Leave No Trace
© Condor Distribution
Leave No Trace
    • Leave No Trace
    • États-Unis
    •  - 
    • 2018
  • Réalisation : Debra Granik
  • Scénario : Debra Granik, Anne Rosellini
  • d'après : le roman L'Abandon
  • de : Peter Rock
  • Image : Michael McDonough
  • Décors : Chad Keith
  • Costumes : Erin Orr
  • Montage : Jane Rizzo
  • Musique : Dickon Hinchliffe
  • Producteur(s) : Anne Harrison, Linda Reisman, Anne Rosellini
  • Interprétation : Ben Foster (Will), Thomasin Harcourt McKenzie (Tom), Jeff Kober (M. Walters), Dale Dickey (Dale)...
  • Distributeur : Condor Distribution
  • Date de sortie : 19 septembre 2018
  • Durée : 1h47

Leave No Trace

réalisé par Debra Granik

Il y a beaucoup d’arbres et de verdure dans Leave No Trace. On peut comprendre un tel attrait : comme tout paysage américain qui se respecte, les forêts de l’Oregon arborent une immensité qui en imposent à quiconque s’y plonge. Un instant, on pourrait croire le film de Debra Granik proche d’effleurer l’immersion méditative d’un film de balade comme Old Joy de Kelly Reichardt, tourné dans une autre forêt du même État. Mais tel n’est pas son but. À vrai dire, si présente qu’elle soit à l’écran, la nature dans Leave No Trace ne s’avérera jamais plus qu’un grand et épais décor, tapissant les images avec insistance mais sans s’inviter franchement dans notre perception de celles-ci, du temps qui y passe, des sentiments qui s’y créent. Comme dans le long-métrage qui l’a fait connaître, Winter’s Bone, Debra Granik visite une Amérique rurale plus ou moins à la marge de la civilisation telle que représentée par Hollywood, mais garde sagement ce cadre en arrière-plan plutôt que de laisser cette marginalité imprégner son film. Que ce soit ces plans sur l’espace végétal ou la représentation de quelques échantillons humains de cette Amérique-là (mis en scène soit comme des rencontres formatrices pour les personnages principaux, soit comme des visages certifiés authentiques auxquels des notes de guitare locale ajoutent une touche pittoresque), la réalisatrice n’use de ces extraits du « pays profond » que comme un ensemble contextuel assez m’as-tu-vu, mais d’un intérêt purement décoratif, pour le drame qu’elle y joue et qui, lui, ne sort pas vraiment des ornières.

Leave No Trace nous présente un père et sa fille vivant sous une tente dans les bois en quasi-autarcie, entraînés au camouflage, allumant leur feu de camp à la pierre à briquet, en bons aspirants survivalistes. Or la forêt fait partie d’un parc national ; bientôt les deux marginaux sont découverts, appréhendés et ramenés à la civilisation où l’on tente de les réintégrer, avant qu’ils ne s’empressent de repartir à l’écart du monde. Plus exactement : que le père ne s’empresse de repartir en emmenant sa fille avec lui. Car c’est bien cette relation père-fille qui donne au film, dès les premières scènes, son vrai motif – forcément une relation d’ascendance, et prévisiblement problématique. Le malaise à l’égard du monde est celui du père, et le spectateur ne tardera pas à mettre en relation cette défiance quasi paranoïaque de la société, les tourments qui agitent cet homme la nuit et l’entraînement à la survie – que l’on devine d’origine militaire – qu’il transmet à sa progéniture. Celle-ci ne partage pas la nervosité de Papa, au contraire elle respire la confiance avec laquelle elle lui obéit, mais aussi la curiosité par laquelle elle va s’éveiller à l’existence du monde au-delà du référentiel paternel. Ainsi, Leave No Trace se trouve motivé de bout en bout par cette ombre pesante du père, et par l’attente de voir la jeune fille s’en libérer progressivement. L’enjeu scénaristique est classique, cependant c’est à la lumière de son exécution que le film déçoit, ne proposant à l’arrivée que l’illustration sage du programme de cette attente. Son apparente plus-value, soit l’épaisseur de son contexte géographique et le dévouement de ses acteurs (difficile de se tromper en dirigeant Ben Foster dans un rôle comme le sien ; sa jeune partenaire Thomasin McKenzie, en revanche, est une vraie petite découverte), finit par ressembler à un cache-misère pour le manque de parti-pris d’une réalisatrice qui ne met en scène la marge de l’Amérique que pour la touche d’originalité à donner à son récit balisé. Si on sait gré à Debra Granik de ne jamais forcer le trait alors que la peinture de cette marge lui en offre plusieurs fois l’occasion, le manque d’aspérité et de mystère de son récit, voire les quelques saillies volontaristes de ses cadrages (on pense à sa façon grossière de signifier l’éloignement entre les personnages en les plaçant de part et d’autre du cadre, voire avec un arbre au beau milieu), confirment chez elle un désir de cinéma sans doute indépendant dans l’économie, mais plus académique dans l’esprit.

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