1899. C’est la Belle Époque, mais pas pour tout le monde. Dans une période de flou contestataire, peu avant la bande à Bonnot, un petit groupe d’ouvriers parisiens et anarchistes libertaires fait peur aux autorités. Infiltré parmi eux, le brigadier Jean Albertini (Tahar Rahim) est peu à peu divisé entre son sens du devoir et son attachement pour les personnalités rencontrées.
Scénario roi
Il y a Judith (Adèle Exarchopoulos), la belle insoumise, Élisée (Swann Arlaud), l’idéaliste malade, Eugène (Guillaume Gouix), le mâle violent, Biscotte (Karim Leklou), le bon copain, et enfin Marie-Louise (Sarah Le Picard), la bourgeoise dégoûtée, l’écrivaine. Chaque personnage a le droit, à un moment du film, à son portrait approfondi au cours d’un entretien avec Marie-Louise. Le dispositif mis en place pour l’occasion nous les présente face caméra, avec l’enquêteuse en amorce. En mettant un instant la narration à l’arrêt, ces scènes qui paraissent un peu hors du film lui apportent pourtant le meilleur. Elles seules échappent à un volontarisme scénaristique qui emporte par ailleurs tout sur son passage. Le reste du temps en effet, les personnages se plient aux exigences des séquences qu’on juge nécessaires pour réaliser un film d’anarchistes : réunion interrompue par des violences policières, scènes de cambriolages, fabrication d’une bombe… Pour peindre des individus aussi épris de liberté, c’est problématique. Le film manque donc d’oscillations, d’imprévus. Il est écrasé par des séquences attendues et qui fantasment assez pauvrement le mouvement anarchiste.
Même les scènes de groupe plus romantiques donnent très peu la sensation d’épanouissement et d’enivrement recherchées. Par exemple ce moment – copiant lointainement les salons de L’Apollonide – où un amas de corps entremêlés sur un sofa se laisse aller à une libre association freudienne en grand manque d’imagination. On est rarement séduits au cours du film par des caractères incroyables, exubérants, brillants. En somme, la difficulté de Wajeman à retranscrire la liberté de ce groupe nous empêche d’accrocher à son scénario, d’être attirés comme Albertini par ses personnalités grisâtres.
Mentors
On retrouve dans Les Anarchistes les mêmes influences que dans Alyah. Celle de James Gray d’abord, à travers des personnages un peu paumés, marginaux, immergés au sein de familles étrangères ; et surtout dans la manière de filmer les appartements, de donner aux espaces fermés une présence presque angoissante (avec beaucoup moins de force que le new-yorkais cela dit). Puis celle d’Audiard pour son côté masculin (illégalité et testostérone des dealers de cocaïne et des poseurs de bombe) et ses tics de mise en scène (caméra portée et plans de nuques) ; mais aussi ce désir évident de faire briller une nouvelle génération d’acteurs comme Un prophète le fit en son temps. On retrouve aussi entre les deux longs métrages de Wajeman une inquiétude commune concernant « la nouvelle famille », l’appartenance nécessaire à une communauté. Mais à tous points de vue, Alyah était déjà allé plus loin, était plus abouti que Les Anarchistes, qui ne fait que réinsuffler dans un autre décor un même contenu.