La cérémonie d’ouverture de la Semaine de la Critique se voulait ambitieuse en projetant Les Anarchistes. Casting prestigieux (avec les deux étoiles du cinéma français Tahar Rahim et Adèle Exarchopoulos), reconstitution historique, sujet politique : ambitieuse, la production du film l’est également… Hélas, l’ambition ne fait pas tout et semble avoir pris le pas sur la lucidité cinématographique du projet. Paris, 1899. Le brigadier Jean Albertini est choisi pour infiltrer un groupe d’anarchistes. Obligé de composer sans relâche, il est de plus en plus divisé entre sa fonction et l’amour qu’il développe pour une jeune rebelle… Sauf que très vite, c’est le spectateur qui se retrouve, lui aussi, divisé. Quelque chose cloche sur l’écran : le second film d’Élie Wajeman ressemble plus au laborieux pilote d’une mini-série Canal+ abandonnée en cours de route qu’à la fresque intimiste promise. Et hélas, on est plus du côté de Maison close que des Revenants. La faute principalement à une mise en scène d’une fadeur totalement impersonnelle qui en visant un certain classicisme n’échoue malheureusement qu’en un improbable mix stylistique du cinéma contemporain : un peu de Jacques Audiard pour la caméra tremblotante, un peu de Bertrand Bonello pour le générique identique à celui de L’Apollonide (un défilé de photos sur une musique anachronique) et les scènes de discussion domestique filmées langoureusement ou encore un peu des maîtres américains (Coppola et James Gray en tête de gondole).
La faute également à un scénario sur-écrit où les maximes politiques sonnent tellement faux dans la bouche de ses interprètes (malgré Swann Arlaud qui tire son épingle du jeu) que l’on a parfois la douloureuse impression de réviser une édition factice de L’Anarchie pour les nuls. Et ce n’est pas la romance sentimentale d’une banalité consternante entre Jean (Rahim) et Judith (Exarchopoulos) qui viendra réveiller le spectateur amorphe devant tant de poncifs étirés en un canevas purement commercial qui se place insidieusement du côté de la loi (du marché) et de la norme établie : car, sous ses airs de film d’infiltré, Les Anarchistes, dans son mode de production, va à l’encontre du discours de ses personnages. Comme un bon élève, Jean fait son rapport sur les activités suspectes de ses nouveaux compagnons toutes les 20/30 minutes à son supérieur : scènes purement fonctionnelles et récapitulatives qui disent le peu de confiance que Wajeman accorde à ses spectateurs. Faire un film sur l’anarchie et être aussi assujetti à un didactisme tant formel que scénaristique, voilà ce qu’on peut appeler tristement un comble.