Visiblement pas échaudé par l’échec de l’assez désastreux Doctor Sleep, Mike Flanagan, cinéaste souvent plus inspiré pour la télévision que pour le cinéma, repart vaillamment à l’assaut de la montagne Stephen King. Mais cette fois, plutôt que de planter son piolet dans le versant horrifique célébré du romancier américain, c’est à son pan le plus fleur bleue qu’il choisit de s’attaquer. Avec cette adaptation d’une nouvelle du recueil Si ça saigne (2020), Flanagan met à nu la part de mélo qui irriguait ses œuvres précédentes. Avec sa voix off sirupeuse, sa structure narrative de conte et son insistance sur les grands-malheurs-et-les-petits-riens-du-quotidien, Life of Chuck est un film d’une sentimentalité si premier degré qu’on a l’impression que Blanche-Neige, ses sept nains et tous les lapins de la forêt nous courent après armés de gourdins gravés du mot « pleure ». Mais c’est précisément cette candeur qui permet au film de renouer avec une tradition de l’épopée familiale fantastique hollywoodienne qui irait, disons, de La vie est belle à Family Man, en passant par Big.
Le film, divisé en trois segments de longueur hétérogène, raconte une existence à rebours (ou presque), en partant de la mort d’un homme pour finir par la prédiction de celle-ci dans le grenier de sa maison d’enfance. L’intensité émotionnelle du récit tient à un procédé fort simple : le contraste permanent d’échelles, entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. La première partie du film nous raconte qu’une vie qui s’éteint – même celle d’un simple comptable – implique la fin d’un monde. Situé dans un univers fictif ravagé par les catastrophes climatiques et où de mystérieux encarts publicitaires à la gloire d’un certain Chuck (Tom Hiddleston, en successeur débonnaire de Tom Hanks et James Stewart) apparaissent partout sans explication, ce segment figure, on le comprend vite, l’agonie du protagoniste comme une apocalypse. La suite du film, loin de cet horizon spectaculaire, insiste davantage sur la dimension très prosaïque, presque anecdotique, de ce qui constitue une existence : l’expérience de la perte (des parents, des grands-parents, de la maison de l’enfance) et quelques belles rencontres (avec des enseignants, des partenaires de danse, une partenaire de vie). Ce sont les derniers mots de réconfort de ceux qu’on laisse derrière soi, sur son lit de mort ; c’est la passion d’une grand-mère pour les comédies musicales ou un poème de Whitman récité dans le brouhaha par une institutrice timide ; c’est un moment d’allégresse solitaire immortalisé par une simple cicatrice. C’est infiniment peu, et ce n’est pourtant pas rien.
On aurait rêvé, notamment devant la séquence centrale de danse de rue – indigne des références citées par Flanagan –, que ce film ait été tourné à l’ère classique par Capra ou, aujourd’hui, par Spielberg, que ce scénario ait atterri entre les mains d’un cinéaste plus flamboyant. Mais il y a quelque chose dans la fadeur de son esthétique Netflix – avec son image brillante, ses couleurs pastel, ses fonds flous et ses figures nettes – qui fait malgré tout sens ici. N’est-elle pas la nouvelle grammaire visuelle classique, le régime d’images de nos vies minuscules, de nos dîners solitaires devant nos écrans, après de longues journées de travail, de l’oubli du monde bien réel qui s’effondre autour de nous ? En outre, si Flanagan se fait parfois trop petit devant son récit, sa mise en scène parvient malgré tout à une forme de limpidité qui rejoint son sujet en redoublant les jeux d’échelle du scénario par des plans récurrents où les personnages semblent miniatures face à des espaces immenses (un ciel étoilé, une bibliothèque surchargée, un stade vide). Dans ce numéro d’équilibrisme permanent entre feel-good movie et rumination sinistre sur la médiocrité de l’existence, Life of Chuck atteint son objectif : toucher droit au cœur.