Loin des hommes

Loin des hommes

de David Oelhoffen

  • Loin des hommes

  • France2014
  • Réalisation : David Oelhoffen
  • Scénario : David Oelhoffen
  • d'après : la nouvelle L'Hôte
  • de : Albert Camus
  • Image : Guillaume Deffontaines
  • Décors : Stéphane Taillasson
  • Costumes : Khadija Zeggaï
  • Son : Martin Boissau, Thomas Desjonquères, Emmanuel Croset
  • Montage : Juliette Welfling
  • Musique : Nick Cave, Warren Ellis
  • Producteur(s) : Marc du Pontavice, Matthew Gledhill
  • Production : One World Films
  • Interprétation : Viggo Mortensen (Daru), Reda Kateb (Mohamed), Djemel Barek (Slimane), Vincent Martin (Balducci), Nicolas Giraud (Lt Le Tallec), Jean-Jérôme Esposito (Francis), Hatim Sadiki (Abdelkader), Yann Given (René), Antoine Régent (Claude), Sonia Amori (la prostituée), Antoine Laurent (le soldat français), Angela Molina (Señorita Martinez)...
  • Collaboration à l'écriture : Antoine Lacomblez
  • Distributeur : Pathé
  • Date de sortie : 14 janvier 2015
  • Durée : 1h41

Loin des hommes

de David Oelhoffen

L'homme pas si tranquille


L'homme pas si tranquille

« Si ça saute, on est tous dans le même sac. » Et le dénommé Daru (impeccable Viggo Mortensen, dans un français heurté) de rétorquer : « Je ne crois pas. » On devine alors le personnage un peu trop sûr de lui, sûr de sa position d’entre-deux qui lui donne l’illusion de pouvoir éviter de s’impliquer dans les affaires extérieures, hors de la petite école des montagnes de l’Algérie française où lui, l’instituteur pied-noir regardé comme un étranger par les Français et comme un Français par les Arabes, enseigne à des enfants autochtones. Mais nous sommes en 1954, les premiers coups de feu de la guerre d’indépendance viennent de retentir, et un banal fait divers de voisinage ne lui laisse vite d’autre choix que de se confronter à la violence qui le cerne, qu’il choisisse un camp ou non.

Le premier et beau programme qu’accomplit Loin des hommes (qu’on a déjà pu apprécier dans des conditions festivalières, à la dernière Mostra de Venise) est là : le conte d’un personnage un peu trop tranquille dans un monde qui ne le laissera pas tranquille. Le premier visage qui apparaît est le sien, en plan serré : il attend fixement quelques secondes avant de prendre la parole face à ses élèves, et on sent bien que c’est une manière détournée pour le réalisateur, David Oelhoffen, d’introduire l’aventure de cet homme comme si celui-ci amorçait de sa propre initiative le récit, sur le ton d’ « Écoutez donc mon histoire ». De fait, le personnage se révèle vraiment intrigant, assez pour motiver le film : intrigant à la fois dans sa singularité et dans ce qu’il renvoie d’aspérités familières à l’humain, dans ses contradictions notamment. Tandis que sa posture pacifiste l’entraîne ironiquement sur le terrain de la guerre, lui qui se targue d’être au fait des coutumes du peuple algérien se trouve dans l’incompréhension (exacerbée par la sortie de sa zone de confort) face au comportement en apparence peu vaillant de l’Arabe qu’il doit escorter et qui, de personnage-prétexte mettant à l’épreuve ses convictions humanistes, finit par s’imposer à lui comme compagnon de fuite (Reda Kateb, remarquable dans un rôle pas si évident, ingrat au premier abord).

À la frontière des récits

Pas vraiment un film sur la guerre d’Algérie (même si celle-ci s’impose au premier plan pour quelques scènes), assez court comme conte d’échange culturel entre peuples, Loin des hommes marque plus sûrement comme une subtile étude de caractères individuels révélant peu à peu les aspérités derrière les premières impressions, enchâssée dans un récit d’aventures. La promotion du film et les premiers regards sur les décors naturels de l’Atlas (dont la caméra se nourrit autant qu’elle peut en laissant ressentir la solitude des êtres dans cette nature) nous soufflent la tentation de le rapprocher d’un western : n’y retrouve-t-on pas une propension au maniement des armes, un territoire brut à maîtriser, une frontière à franchir et au-delà de laquelle gît le revers des valeurs qu’on croit défendre ? Le rapprochement reste superficiel, mais pas si fortuit quand on sait que même un cinéaste algérien, Tewfik Farès, a tourné dans les Aurès en 1968 le pastiche de western Les Hors-la-Loi[1]Où s’illustre entre autres le comédien Malek Kateb, père de Reda. Pas si fortuit, disions-nous. — lequel, d’ailleurs, prenait pour toile de fond le sentiment de révolte qui a présidé à la guerre, et dont Loin des hommes pourrait se présenter comme une suite inquiète. En tout cas, cette hypothétique allégeance à un genre n’est pas la part la plus intéressante du film d’Oelhoffen, qui s’impose moins comme un décalque de codes familiers que comme une honnête fable d’étrangers et d’étrangeté des attitudes face au monde.

Notes

Notes
1 Où s’illustre entre autres le comédien Malek Kateb, père de Reda. Pas si fortuit, disions-nous.

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