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Mémoire de fille

Mémoire de fille

de Judith Godrèche

  • Mémoire de fille

  • France, Belgique2026
  • Réalisation : Judith Godrèche
  • Scénario : Judith Godrèche
  • d'après : Mémoire de fille
  • de : Annie Ernaux
  • Image : Joachim Philippe
  • Décors : Damien Rondeau
  • Costumes : Elisa Ingrassia
  • Son : Olivier Pelletier
  • Montage : Guillaume Lauras
  • Musique : Faux Amis
  • Producteur(s) : Carole Lambert, Marc Missonnier
  • Production : Windy Production, Moana Films
  • Interprétation : Tess Barthélemy (Annie), Valérie Dréville (Annie), Maïwène Barthélemy (Claudine), Victor Bonnel (H), Louise Labeque (Jeannie)...
  • Distributeur : Jour2fête
  • Date de sortie : 30 septembre 2026
  • Durée : 1h57

Mémoire de fille

de Judith Godrèche

La colonie pénitentiaire


La colonie pénitentiaire

Après Passion simple et L’Événement, Mémoire de fille confirme la difficulté, voire l’impossibilité d’adapter Annie Ernaux au cinéma. Dans ce récit autobiographique publié il y a une dizaine d’années, l’autrice revenait sur l’été de ses dix-huit ans, durant lequel elle quitte pour la première fois sa famille et devient monitrice dans un camp de vacances. La narration, froide et analytique, décrivait les conditions sociales et historiques dans lesquelles « la fille de 1958 » (c’est ainsi qu’elle est désignée dans le texte) a vécu dans ce contexte sa première expérience sexuelle avec H, le chef moniteur de la colonie de vacances. Cette relation brutale et non consentie était décrite, comme souvent chez Ernaux, de manière paradoxale : elle tenait à la fois du viol et de la soumission acceptée, voire désirée – presque comme une aliénation.

Chez Judith Godrèche, qui a signé avec Ernaux cette adaptation et confié à sa propre fille (Tess Barthélémy) le rôle d’Annie, le trouble a cédé la place à un récit ouvertement militant, qui raconte comment une jeune fille de la fin des années 1950 devient progressivement un « sujet libre ». L’expression est énoncée dans l’une des dernières répliques du film, qu’Annie adresse à une formatrice qui lui reproche de ne pas s’être assez investie dans son concours d’institutrice. On sait que l’avenir contredira ce constat d’échec : Annie Ernaux deviendra agrégée de Lettres, puis auteure reconnue, avant d’obtenir le Prix Nobel de littérature. Son émancipation annoncée vient donc conclure avec un certain panache le récit sordide de l’expérience de la colonie de vacances, qui occupe la majeure partie du film. Dans celle-ci, le spectateur est enfermé dans le même climat glauque et anxiogène que dans L’Événement, mais là où le film d’Audrey Diwan n’ignorait pas les circonstances sociales de son histoire (il fallait impérativement se faire avorter pour sauver son avenir), celui de Judith Godrèche, dont l’héroïne est hantée par la même peur, enferme son récit dans une prison qui est d’abord le corps d’Annie, « vierge impénétrable ». H, l’amant brutal (Victor Bonnel) mais paradoxalement désiré, est ainsi montré par le film comme un prédateur dont les tentatives de pénétration, répétées ad nauseam, se heurtent toujours à la même résistance. La vierge qui s’offre et se refuse à lui dans le même temps pose un défi à la mise en scène : comment rendre compte, comme le fait Ernaux dans son texte, du mélange d’attirance et de défiance qu’inspire à la jeune fille ce premier corps de garçon sexué ? Le film répond, platement, par la dissociation : pendant que l’acte a lieu, la caméra passe en vue subjective et fixe Annie contemplant une ampoule au plafond.

Il n’est pas impossible que Judith Godrèche ait trouvé dans la prose d’Annie Ernaux une matière résonnant avec ce qu’elle a vécu en tant que jeune actrice, mais cette position évacue du récit sa part la plus obscure – celle au nom de laquelle Mémoire de fille a été écrit et se justifie en tant qu’objet littéraire. Revoyant la jeune monitrice du camp comme une entité presque étrangère à elle-même, Ernaux écrivait : « Je la vois, Annie D, dans son désir au sommet de sa force. Elle ne peut pas être au plus haut dans la négation de tout ce qui n’est pas son désir de H […]. Elle veut qu’il fasse les gestes, tous les gestes qui signifient son désir d’elle. Elle veut qu’il prenne plaisir d’elle, qu’il s’épuise de plaisir sur elle […]. Son besoin de lui, de le laisser maître de son corps la rend étrangère à tout sentiment de dignité ». Cette aliénation amoureuse, qui est aussi le sujet de Passion simple, ne se ressent quasiment jamais dans le film, sauf de façon grossière, lorsque Tess Barthélémy compense le manque de H par des crises de boulimie. L’actrice fait ce qu’elle peut pour faire exister cette jeune fille qui voudrait s’extraire de la prison de son corps ; on la voit, à la fin du film, courir et rigoler dans les rues de Rouen, voler un exemplaire du Deuxième sexe dans une librairie, assister à un spectacle de théâtre engagé, etc. Mais tous ces petits faits, que le film enregistre tardivement pour figurer une émancipation, ne font pas oublier l’atmosphère sèche, carcérale, voire gothique du camp de vacances. Chez Ernaux, la sexualité avec H avait ouvert la jeune fille à une conscience aiguë de son propre désir sexuel (« Depuis H, il lui faut un corps d’homme contre elle, des mains, un sexe dressé ») ; dans l’adaptation de Judith Godrèche, c’est un cauchemar dont il faut sortir. 

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