Midsommar, le deuxième film d’Ari Aster, prend pour décor une communauté suédoise de prime abord idyllique, mais dont les rites et secrets font basculer l’intrigue vers l’horreur. Il raconte surtout en sous-main l’histoire d’un couple qui, on le comprend sans que cela ne soit explicitement dit, ne fait pas beaucoup l’amour. Cette question innerve secrètement le film et ce dès l’apparition du titre, où la caméra converge vers une béance (une fenêtre) dans laquelle elle s’engouffre. Récurrent, ce motif prend progressivement moins la forme de l’exploration d’une faille (celle de Dani, l’héroïne, qui trouvera au terme du film un moyen de surmonter son drame originel) ou la marque d’un tournant fantastique (la trouée dans le chemin forestier qui mène vers la communauté retranchée du monde) qu’elle ne met en lumière l’horizon au fond sexuel de l’écriture, reposant sur l’excitation, l’explosion et l’effeuillage — du lieu mais aussi des corps, cf. la sinistre découverte que fait l’un des personnages dans un atelier et qui épouse la logique d’un strip-tease macabre. La rencontre avec la communauté, qui donne l’occasion à Aster d’adopter une démarche ethnographique justifiant la durée du film (2h20, c’est le temps qu’il faut pour visiter le village et assister aux différents rituels), s’apparente aussi à une plongée psychédélique où l’image comme les corps se dilatent, de sorte que la béance comme condition du fantastique, qui induit une perméabilité entre réel et merveilleux, se recoupe avec une ouverture sexuelle. Dans un plan très appuyé, les deux horizons se télescopent d’ailleurs en un même élément perturbateur : à une tablée, une ligne de verres remplis d’un liquide jaune est ainsi rompue par un breuvage d’une teinte cette fois orangée, qui rappelle immédiatement une légende de la communauté dans laquelle une jeune fille fait boire à l’homme qu’elle désire un philtre d’amour concocté à partir de ses propres menstruations.
Le film cheminera de fait vers une cérémonie d’accouplement où les modalités de la découpe (frontalité des cadres, récurrence des regards caméras) littéralisent son objet : ces rituels spectaculaires s’offrent, plus encore qu’aux étrangers qui la découvrent, au spectateur lui-même, pour qui la jeune femme ouvre les jambes. Car Midsommar est un film qui ne cesse d’inviter le spectateur à entrer en lui (cf. les haies d’honneur organisées par la communauté) tout en l’émoustillant par une série de parades sexuelles (la danse jusqu’à l’épuisement autour d’un symbole ouvertement phallique). Autrement dit, le mystère qu’il ménage se révèle indissociable d’une entreprise de séduction. C’est d’autant plus regrettable qu’Ari Aster, toujours englué dans une esthétique arty qui semble constituer la marque des films produits par A24 (comme le confirmera bientôt la sortie de The Lighthouse), trouve pourtant ici un cadre un peu plus intéressant (mais seulement un peu) que celui d’Hérédité, qui implique pour le cinéaste de filmer patiemment un milieu plutôt que de brosser immédiatement un imaginaire. Reste que la mise en scène tire des deux films en fin de compte la même chose : une suite d’effets qui recouvre une grossière démonstration de force.