Occidental
© Vendredi Distribution
Occidental
    • Occidental
    • France
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Neil Beloufa
  • Scénario : Neil Beloufa
  • Image : Guillaume Le Grontec
  • Son : François Bailly, Arno Ledoux
  • Montage : Ermanno Corrado
  • Musique : Grégoire Bourdeil
  • Interprétation : Paul Hamy (Giorgio), Idir Chender (Antonio), Anna Ivacheff (Diana), Louise Orry-Diquéro (Romy), Hamza Meziani (Khaled), Brahim Tekfa (Karim)
  • Distributeur : Vendredi Distribution
  • Date de sortie : 28 mars 2018
  • Durée : 1h13

Occidental

réalisé par Neil Beloufa

Artiste contemporain aux talents multiples (l’un de ses projets – L’Ennemi de mon ennemi – est actuellement exposé au Palais de Tokyo), l’insatiable expérimentateur Neil Beloufa avait déjà vu son travail de réalisateur mis en lumière grâce à la sélection de son court Desire for Data lors de la 38e édition du festival du Cinéma du Réel. Occidental, son premier long-métrage à sortir sur les écrans, atteste une nouvelle fois de ses affinités pour un dispositif scénique fort autour duquel est construit le récit. Ici, ce dispositif repose essentiellement sur un décor – un hôtel de proche banlieue parisienne – où se déploie une énigme complètement tarabiscotée qui offre un lointain écho au tumulte du monde contemporain. L’espace s’organise autour de quelques pièces (le hall, le bureau, le couloir et une chambre) qui deviennent tour à tour lieux d’exposition ou coulisses, constituant une sorte de labyrinthe absurde où les mots s’entrechoquent et butent sur d’innombrables obstacles (malentendus, quiproquos ou contres-sens), offrant ainsi un étrange écrin au rien dans lequel se perd une poignée de personnages : l’hôtesse d’accueil naïve et séductrice, la manager sous tension rapidement dépassée par les événements et deux étranges visiteurs qui empruntent l’accent italien pour se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas. Le cœur d’Occidental vient justement se nicher dans cette stratégie de faux-semblants où s’opère toujours un décalage entre ce qui est dit et entendu, entre ce qui est vu et montré.

L’imprécis des mots

Dès les premières scènes, s’instaure un décalage qui donnera le ton à l’ensemble du film : en voix-off, la réceptionniste double les images de commentaires personnels. Triviaux, flottants, peu assurés, les mots de la jeune femme prennent rapidement le contre-pied de ce à quoi sert habituellement ce type de dispositif. On ne sait jamais à qui ils sont destinés (peut-être aux policiers chargés de l’interroger après la mauvaise tournure des événements dont elle a été témoin), tant l’information qu’ils communiquent semble superflue, pétrie d’inexactitudes. Il faut reconnaître à la jeune actrice Louise Orry-Diquéro un certain talent pour incarner cette étrangeté : un peu à la manière d’une Emmanuelle Devos, elle paraît systématiquement débarquer d’une autre planète, à contretemps du rythme des scènes, peu à l’aise avec cette langue qui la piège à répétition, preuve en est les fautes de français qu’elle commet et que ses interlocuteurs s’empressent de corriger en hors-champ avec une rapidité qui frôle souvent l’absurde. Souvent film de mots, Occidental l’est (un peu trop) explicitement lorsque la télévision retransmet le discours creux d’un politicien commentant la violence des manifestations dont on entend l’écho depuis l’hôtel. Il l’est encore plus lorsque la police débarque après que la manager les a contactés pour signaler le comportement suspect des clients parlant avec un accent italien. À ce moment précis, le signifié et le signifiant ne cessent de s’entrechoquer : les affects des uns (la réceptionniste) et les affirmations dont la logique échappe aux autres (sa responsable) génèrent un quiproquo aux relents kafkaïens qui vient systématiquement buter sur le discours de la loi (lui aussi étrangement absurde dans ses aspects tatillons) énoncé par les représentants de l’ordre.

L’espace-monde

Le film de Neil Beloufa n’est pas pour autant un exercice de style verbeux déconnecté des enjeux de mise en scène. La dimension indiscutablement joueuse et volontairement décousue du scénario s’accorde parfaitement à la manière ludique dont le réalisateur s’empare de son décor. Alors que dans un hors-champ très proche, la manifestation génère un véritable chaos (écho certain à l’état d’urgence, ses dérives et au sentiment diffus de paranoïa qui s’est emparé de la France depuis 2015), le caractère factice de l’hôtel avec ses portes en trompe-l’œil et ses espaces privés de lumière naturelle constituent un refuge artificiel contre la menace nihiliste du monde extérieur (le dispositif et l’esthétique ne sont d’ailleurs pas sans rappeler Les Rencontres d’après minuit de Yann Gonzalez). Au fur et à mesure que des liens entre les personnages se dévoilent, donnant – mais seulement en apparence – une ascendance au scénario, le chaos ne cesse de gagner du terrain et finit par s’immiscer dans l’espace clos de l’hôtel. À la légèreté des premières scènes se substitue une ambiance de fin du monde qui finit par contaminer l’ensemble du film. De plus en plus insaisissables, les personnages se meuvent et se confrontent sous l’œil complaisant des caméras de surveillance, sans qu’on sache finalement de quoi il en retourne exactement. C’est que l’enjeu scénaristique n’a que peu d’importance : aux conclusions toutes faites sur ses contemporains et aux déclarations d’intention, le réalisateur préfère entretenir le flou, n’hésitant pas à regarder avec une petite touche d’ironie complice ce microcosme sociétal courir à sa propre perte.

Réagir