Chine, années 1990 : un introuvable serial killer sème la panique dans la petite ville défavorisée de Banpo. Ma Zhe, le chef de la police, trouve rapidement le suspect parfait avant d’être assailli par le doute – et si l’assassin n’était pas celui que tout accuse ? L’enquêteur s’enfonce alors dans une spirale paranoïaque et délirante. De ce pitch assez conventionnel, Wei Shujun tire un film noir qui s’inscrit à la fois dans la lignée des polars chinois de festival vus ces dernières années à Cannes (Les Nuits de Zhenwu, Are You Lonesome Tonight ?) et dans celle, plus inattendue, du Memories of Murder de Bong Joon-ho, dont il décalque le décorum glauque et poisseux. Multipliant les figures stéréotypées (le flic taciturne, l’inévitable femme fatale, le malade mental), l’enquête policière s’apparente à une réflexion sur la frontière entre fiction et réalité (le QG de la police est délocalisé dans un cinéma). S’il reste surtout au stade de l’intention, ce versant réflexif sert avant tout d’écrin pour explorer une société en pleine déliquescence, à l’heure des mutations socio-économiques d’un pays tardivement acquis à la loi du marché. Si l’on peut déceler, dans l’attention donnée au sort des classes populaires, le legs d’un Jia Zhang-ke, cette ambition de chronique sociale répond surtout aux impératifs propres au roman noir (le film est l’adaptation d’une nouvelle du célèbre romancier Yu Hua), chargé de restituer une vision sans fard des antagonismes sociaux.
Le pari est, à cet égard, assez raté, tant la peinture de la décrépitude se limite à une imagerie désormais bien connue (ville en forme de chantier à ciel ouvert, pluie infiltrant tous les recoins, etc.), que le cinéaste colore d’un onirisme assez gratuit (notamment grâce à la photographie cotonneuse en 16mm). Il y a sans doute là une manière de s’inscrire dans le sillon de réalisme magique d’une partie de la production chinoise contemporaine, mais à défaut d’apporter des ruptures de ton dans cet ensemble pesant, le film se révèle, à terme, à l’image de son héros neurasthénique. Faisant preuve d’un excès de sérieux permanent (rythme languide, non-dits qui en disent long), il finit par tirer de ses aspirations métaphysiques sur l’inévitable contamination du mal un exercice de style pompeux et assez vain.