Carlo Zoratti et son ami Alex se sont proposés d’aider le troisième larron Enea, autiste et vierge, à connaître sa « première fois ». La quête mènera le trio des trottoirs chauds d’Udine (Italie) à un institut d’accompagnement sexuel en Allemagne en passant par un bordel autrichien. Dans la foulée, Zoratti a jugé bon d’en faire un film. Pourquoi ? On comprend vite que c’est pour les pires raisons, notamment celle qu’un réalisateur s’avoue le moins.
Présenté comme un documentaire au festival de Locarno en 2013, The Special Need (devenu ici Pourvu qu’on m’aime) a depuis été prudemment requalifié par certains en « docu-fiction ». Soit un euphémisme pour avouer que si les lieux et les gens sont authentiques, le processus de tournage ne s’interdit pas — loin de là — d’affecter son sujet jusqu’à sacrifier son authenticité. À chaque séquence, il est flagrant que la présence de la ou des caméras a impliqué l’arrangement du lieu pour leur faire place ; que certaines scènes ont dû être tournées en plusieurs fois, ou répétées (à commencer par le premier plan, visiblement fier de son cadrage du chargement d’un pistolet à eau) ; que les individus n’agissent pas naturellement, mais jouent leurs propres rôles, trop conscients d’être filmés ; que contrairement à la prétendue imprévisibilité du périple, certaines péripéties (comme les contraintes légales sur la prostitution en Italie, qui ont suscité la sortie du pays et le voyage) ont été bien cadrées… L’évidence d’un artifice suffit-elle à invalider une démarche documentaire ? De grands films de ce registre légèrement « aidés » par la mise en scène comme Nanouk l’Esquimau (Flaherty) ou Terre sans pain (Buñuel) rappellent qu’à l’arrivée, l’authenticité des images n’est pas une fin en soi mais un matériau pour toucher l’authenticité du sujet, et dont le traitement appelle une certaine rigueur mais pas nécessairement de la rigidité. Or avec Pourvu qu’on m’aime, on est loin du compte : c’est de bout en bout que le film paraît bidonné, et ce jusque dans les intentions, n’étant jamais franc du collier vis-à-vis de son sujet, se cachant derrière une motivation altruiste pour dévoiler dans sa mise en œuvre un objectif qui l’est beaucoup moins.
Handicap télévisuel
Car un sentiment de déjà-vu s’installe vite face à une telle prétention à la fois documentaire et humanitaire, où le réalisateur se pose en bon Samaritain tout en décidant opportunément de faire de son action (en prenant l’objet de son aide pour faire-valoir) un film à faire tourner dans les festivals. Qui se souvient de ces musiciens de rue congolais en chaises roulantes dont deux réalisateurs se sont opportunément faits les mécènes pour produire un album qui a fait un carton planétaire (Benda Bilili !) ? Ou encore de ce sujet d’un syndrome génétique grave à qui ses proches ont offert de rencontrer son idole musicale sous le regard complaisant d’une caméra (Mission to Lars) ? Pourvu qu’on m’aime montre assez de points communs avec ces spécimens pour que l’on puisse parler d’un genre en soi, et la découverte n’est pas franchement réjouissante. Comme eux, il se pique de délivrer un message, édifiant et pas vraiment surprenant. Au fil du petit road-movie éducatif, il ne s’agit plus seulement pour Enea de se faire dépuceler, mais pour les trois hommes d’y voir plus clair dans le désir sexuel d’Enea, celui-ci pour une meilleure compréhension de lui-même, les deux autres pour dissiper les préjugés dans leur regard sur leur ami. L’embarras, c’est que jamais le film ne convainc de la sincérité de son cheminement, tant il prend soin de baliser celui-ci avec des scènes qui semblent conçues comme un remplissage — telles que ces passages chez la thérapeute, fractionnés pour bien distiller l’information, ou encore cette conversation au bord de la piscine avant le lancement de la quête, clairement rejouée pour bien expliciter les enjeux et étayer la position de « grands frères » de Carlo et Alex.
C’est l’autre point commun de ces « bonnes actions filmées ». Quand on gratte le vernis de leurs louables intentions, on en découvre facilement une autre, la même, la plus plausible et la moins avouable : filmer en faisant du film sa propre finalité, filmer en prenant son sujet pour prétexte, placer un objet de plus sur le marché des festivals et des salles, et en calculant ses effets (à commencer par son sujet) pour s’assurer la plus large adhésion possible. On ne s’étonne pas, enfin, que ces films partagent une démarche bassement télévisuelle, avec une forme sans autre regard que celui du conteur qui ne veut que plaire à tous, la mise en scène de Pourvu qu’on m’aime ne se démenant que pour disposer de façon lisible ses scènes explicatives, ses mous champs-contrechamps et sa distrayante musique. Mais le plus pénible, c’est que ça atteint son objectif.