Prendre le large
© Jean-Claude Lother
Prendre le large
    • Prendre le large
    • France
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Gaël Morel
  • Scénario : Gaël Morel, Rachid O., Yasmine Louati
  • Image : David Chambille
  • Costumes : Helena Gonçalves
  • Son : Pierre Mertens, François Mereu, Hervé Buirette
  • Montage : Catherine Schwartz
  • Musique : Camille Rocailleux
  • Producteur(s) : Anthony Doncque, Miléna Poylo, Gilles Sacuto
  • Production : TS Productions
  • Interprétation : Sandrine Bonnaire (Édith), Mouna Fettou (Mina), Kamal El Amri (Ali), Ilian Bergala (Jérémy), Farida Ouchani (Najat), Nisrine Rad (Karima), Lubna Azabal (Nadia)
  • Distributeur : Les Films du Losange
  • Date de sortie : 8 novembre 2017
  • Durée : 1h43

Prendre le large

réalisé par Gaël Morel

Dix ans après sa collaboration avec Catherine Deneuve dans Après lui, Gaël Morel semble avoir trouvé avec Sandrine Bonnaire l’occasion de jouer de nouveau avec le visage-écran d’une autre grande actrice du cinéma français. Dans Prendre le large, il en fait une ouvrière dans une usine de textile du nord de la France, fraîchement licenciée en raison d’une délocalisation au Maroc. Contre toute attente, alors qu’elle pourrait bénéficier de ses indemnités de licenciement, Édith – de son prénom – accepte la proposition saugrenue de sa hiérarchie d’être reclassée à Tanger. Des raisons qui poussent cette femme à quitter son quotidien pour un pays qu’elle ne connaît pas, nous ne saurons au bout du compte pas grand-chose, si ce n’est son besoin de travailler qu’elle répète à l’envi comme pour se justifier. On aura vite fait de comprendre que son absence d’attaches (un mari décédé, un fils fuyant, peu d’amis) contribue largement au fait qu’elle accorde finalement assez peu d’importance à l’endroit où elle refera sa vie.

Sauf qu’en dépit des mises en garde qu’on lui a faites, la travailleuse ne s’accoutume pas si facilement que cela à sa nouvelle vie. Installée dans une petite pension familiale où la patronne, une femme divorcée forte en tête, ne fait pas preuve de beaucoup de patience à son égard, elle découvre par ailleurs toutes les difficultés inhérentes au travail en usine pour les femmes dans un pays comme le Maroc : la difficulté de se déplacer par ses propres moyens, le poids de la religion, les conditions de travail précaires, l’absence de syndicats, un salaire beaucoup trop modeste pour vivre décemment, etc. Pour autant, même si le film donne parfois l’impression d’être un drôle de « Vis ma vie d’ouvrière en textile au Maroc » (le réalisateur souhaite-il nous donner une petite leçon au passage ?), ce n’est pourtant pas un portrait du pays que Gaël Morel s’aventure à faire : de la société marocaine, il ne sera pas dit grand-chose à l’exception de constats très attendus (qu’elle est plus dure pour les femmes, qu’elle n’offre pas beaucoup de perspectives pour les jeunes) qui amènent des situations tellement prévisibles qu’elles en deviennent parfois embarrassantes (le racket au distributeur) tant elles ne semblent rien offrir de plus que les pires a priori touristiques qu’un Européen pourrait poser sur une société aussi complexe.

Entêtement malmené

À l’entêtement dont Édith fait preuve en toutes circonstances (elle refuse systématiquement d’abdiquer quitte à mettre sa santé en danger), le réalisateur semble opposer un étrange sadisme à son égard, comme s’il fallait lui faire payer le fait de ne pas avoir été solidaire de ses anciennes collègues syndicalisées et d’avoir fait preuve d’inconscience face aux difficultés qu’elle allait rencontrer. Cela commence entre autres par une scène caricaturale au cours de laquelle Gaël Morel se sert de l’arrogance de la petite bourgeoisie parisienne pour martyriser son héroïne. Édith débarque dans la capitale sans prévenir son fils pour le tenir informé de ses projets : sauf qu’elle découvre que celui-ci – caricature du jeune gay embourgeoisé qui semble traîner ses origines sociales comme un boulet – s’est pacsé sans l’en tenir informée et qu’il rejette toute tentative de rapprochement. Si le récit offre à ce personnage détestable une rédemption aussi tardive que poussive, cette confrontation appuyée et définitivement peu aimable n’aura pour seule utilité scénaristique que de conforter Édith dans son choix saugrenu, de la convaincre qu’elle n’a définitivement plus rien à perdre et qu’une autre vie l’attend ailleurs.

Mais cette épine dans le cœur n’irriguera plus le film dès lors que les ponts seront coupés, le film intégrant difficilement le hors-champ pour étoffer ses personnages. Par la suite, Prendre le large opposera sans nuances une autre relation mère-fils autrement plus complice : celle de sa logeuse avec son enfant au physique d’éphèbe. Cousue de fil blanc, l’évolution des rapports entre Édith et sa famille d’adoption s’articulera autour de la naissance de projets qu’on aura tôt vite fait d’anticiper tant le scénario égrène lourdement les indices bien en amont plutôt que de s’attacher à développer ses personnages et les faire davantage interagir avec leur environnement. Entre-temps, le réalisateur n’aura pas ménagé sa peine pour nous convaincre du désespoir d’Édith, faisant parfois fi de toute vraisemblance (la scène du ramassage de fraises vaut son pesant d’or), comme si le Maroc n’était qu’un espace de jeu à fictionnaliser au seul service du personnage principal. C’est donc sans le moindre souffle et en comptant sur la seule présence charismatique d’une Sandrine Bonnaire un peu trop mono-expressive que le récit, s’accommodant de coïncidences bien trop faciles, s’achemine vers une résolution aussi prévisible que lourdement symbolique. Le dernier plan, d’une telle laideur qu’on en reste circonspect, porte en lui tout l’échec d’un film qui se voulait rugueux et n’est finalement qu’une carte postale inoffensive et désincarnée.