Il y a quelques semaines sortait l’inoffensif film gay brésilien Au premier regard de Daniel Ribeiro. On s’étonnait à cette occasion de l’uniformisation des enjeux (narratifs, esthétiques) qui tendait à régner en maître dans de nombreux pays produisant des films à thématique gay et lesbienne. Reaching for the Moon de Bruno Barreto, également tourné au Brésil, ne déroge malheureusement pas à cette règle du film psychologique simpliste aux ambitions bien trop modestes pour se distinguer du tout-venant. Le fait de s’intéresser au parcours sentimental chaotique d’Elizabeth Bishop, poétesse américaine lauréate du prix Pulitzer en 1956, ne change malheureusement rien à la donne : Reaching for the Moon n’est qu’une mise en images sans aspérité de plus sur une relation saphique qu’on croirait tournée à une autre époque que la nôtre. Sans forcément flirter avec les excès démonstratifs de La Vie d’Adèle, on peut toujours s’interroger sur les raisons qui poussent dans les années 2010 un réalisateur à mettre en scène une passion amoureuse à ce point dépourvue de chair, à figurer l’autodestruction de manière aussi propre et consensuelle. Reaching for the Moon ressemble à ces albums photos ennuyeux où règne le culte de l’image sans défaut, incapable de donner du corps à cette blessure que Bishop tentait pourtant de traduire en vers.
Recherche inspiration désespérément
Dans cet exil d’une Américaine pour un Brésil devenu source d’inspiration littéraire, il y avait plutôt matière à faire quelque chose d’intéressant. Seulement, plutôt que de chercher à mettre en scène la complexe résonance qui existe entre le destin d’une femme blessée et la marche titubante d’un pays émergeant, Bruno Barreto se limite grossièrement à figurer de manière assez complaisante les dérives alcooliques d’Elizabeth Bishop dès que survient la moindre contrariété. On imagine que le réalisateur espérait s’inscrire dans l’héritage de The Hours de Stephen Daldry (qui mettait notamment en scène la vie tortueuse de Virginia Woolf au moment où elle tentait d’écrire Mrs Dalloway, son roman le plus célèbre) mais on devine assez rapidement que le réalisateur brésilien n’a absolument pas les épaules pour assumer le poids des références littéraires. Pour tenter de donner un peu plus de consistance à ses vignettes, il préfère alors miser sur la relation tumultueuse qui unit pendant près de quinze ans la poétesse américaine à la célèbre architecte brésilienne Lota de Macedo Soares.
Ménage à trois
Seulement, sur ce point également, Reaching for the Moon est un échec complet. Si la mièvrerie du titre n’autorisait pas à espérer autre chose qu’un artificiel déluge de sentiments, on se serait néanmoins passé d’un tel schématisme dans les rapports entre les personnages. Lota de Macedo Soares (interprétée sans nuance par Glória Pires) n’est rien d’autre qu’une femme égoïste et autoritaire dont l’extrême rigidité lui vaudra bien évidemment un retour de bâton prévisible. Face à elle, Elizabeth Bishop parvient difficilement à être davantage qu’une bourgeoise amorphe et culpabilisée qui laisse les autres décider pour elle. Entre les deux femmes, Mary, d’abord petite amie de la première et meilleure amie de la seconde, est le maigre et peu habité contrepoint de cette histoire cousue de fil blanc. Alors qu’il y avait pourtant matière à rendre fiévreuse cette passion autodestructrice, Reaching for the Moon se borne à n’être qu’un roman-photo terriblement anecdotique qui ne fait absolument pas honneur aux Lettres.