Du destin de Sandro, jeune homme brisé dès le départ de sa vie par le karma négatif des natifs de la favela de Rio. Point de fantasme à la Scarface ici : quelque violent, résilient, imaginatif, opportuniste qu’il soit, la fin est écrite pour le gosse des rues. S’inspirant d’un fait réel, le réalisateur Bruno Barreto, qui n’a rien d’un débutant, finit par se perdre dans un récit trop linéaire et sans réel lyrisme.
Né d’une mère junkie dans la favela de Rio, Alessandro se voit enlever, tout bébé, par un petit parrain de la drogue en guise de paiement pour la drogue consommée par sa mère. Étonnamment, il s’agira « seulement » pour le caïd d’élever le gamin jusqu’à l’âge adulte. À la fin de l’adolescence, inconscient de son histoire passée, le jeune homme reprend la place de son père adoptif, tué dans une guerre de gangs. Non loin, Sandro voit sa mère assassinée par des voleurs, et rejoint les rangs des dizaines de gosses SDF trafiquants et voleurs à la petite semaine de Copacabana. Là, on lui donne rapidement le nom d’Alé, diminutif d’Alessandro, malgré ses protestations. Les destins des deux jeunes hommes s’entrecroisent déjà, d’autant qu’ils finissent par se retrouver sur le chemin l’un de l’autre, devenant complices et plus que frères. Devenue quant à elle fervente religieuse et désintoxiquée, la mère d’Alessandro est persuadée d’avoir retrouvé son fils dans Sandro, et fait tout son possible pour l’intégrer dans sa famille…
« Inspiré de faits réels » : la phrase a beaucoup servi. On pourrait légitimement se demander quelle importance revêt le fait de le mentionner concernant un film de cinéma – soit il s’agit de renforcer l’aspect de miroir de réel du film, soit il s’agit avant tout d’un prétexte presque putassier visant à attirer le spectateur friand de spectaculaire format tabloïd. Avec Rio ligne 174, Bruno Barreto semble vouloir choisir la première option : le réalisateur est bien loin de vouloir faire appel au spectaculaire de bas étage pour s’attacher son auditoire, un choix judicieux. S’il a su se sortir de la prison de la copie sensationnaliste, Barreto peine par contre à intégrer l’entropie inhérente à son scénario.
Au fil de son film, il va donc raconter les histoires parallèles des habitants de ces terres extraordinairement miséreuses que sont les bas-fonds de Rio. Le fait que ces destins se soient séparés puis recroisés d’une façon si dramatique est une opportunité scénaristique remarquable, qu’hélas Rio ligne 174 ne sait pas réellement exploiter. Il s’agira donc de développer, parfois pesamment, les anecdotes importantes de la vie de chacun (comment Alessandro est enlevé, comment Alé gagne ce surnom, la rencontre…), sans réellement s’intéresser au reste de la vie des protagonistes. Avec une esthétique urbaine rude et écrasante, Barreto renforce l’aspect « reportage » de son film, à tel point que l’on regrette réellement que cette caméra sachant avec tellement de naturel capter l’identité monstrueuse de la ville ne s’intéresse pas plus à la ville même…
L’ombre de Scarface, et du Tony Montana outrageusement sauvage et lyrique d’Al Pacino, plane évidemment sur Rio ligne 174 : Sandro va donc tenter de suivre le parcours flamboyant et barbare de Montana, mais sans réelle envergure. Est-ce par souci de vraisemblance ? Toujours est-il que finalement l’intensité dramatique retombe, et l’on assiste entre l’ennui et le sentiment de connaître déjà l’issue de cette course à la vie au parcours de Sandro, gamin métonymique d’une jeunesse pauvre et affamée d’existence qu’on trouvait déjà aussi bien chez Dickens que chez Hugo. Mais Sandro n’est ni Pip ni Cosette, et le drame de sa vie se déroule sans surprise vers une conclusion tragique et attendue, qui lui enlève tout chance de marquer les mémoires comme l’ont fait ses prédécesseurs.