Après plusieurs documentaires sur Bernard Tapie, Robert Wilson, Vanessa Beecroft ou le Sundance Festival, Marina Zenovich jette son dévolu sur le si controversé Roman Polanski. Affaire juteuse, à coup sûr. Le 9 août 1969, il perd sa femme et son enfant dans un sauvage assassinat. En 1977, le voilà accusé de viol sur une mineure de treize ans, il s’exile en France, ce qui le condamne à une interdiction de séjour aux États Unis l’empêchant de retirer son Oscar pour son film, Le Pianiste, en 2003. Rien de mieux pour attirer les foules en ces périodes de fête que d’évoquer les mots qui fâchent, les affaires scandaleuses où sexe, meurtre, viol et célébrité forment le quatuor gagnant d’un documentaire précis mais qui, parce qu’il existe, perpétue le vice.
Pour ceux qui ne le savent pas, Roman Polanski est non seulement un célèbre réalisateur, mais son passé l’est tout autant. Son autobiographie en témoigne. Il y évoque sa vie avant le nazisme, sa vie après, cette tendre innocence qu’est l’enfance devant la laideur de la Shoah, la perte de sa mère, son amour du cinéma, ses premières expériences d’acteur puis de réalisateur, ses débuts au théâtre, à la radio. Mais avant tout, il parle de cinéma. Puis, comme par souci de rétablir la vérité, un désir de se justifier, un besoin de retrouver une parole trop souvent bafouée, il évoque le plus difficile : la mort de sa femme Sharon Tate, enceinte et assassinée par les fanatiques de la bande à Manson. Puis sa relation avec une jeune mineure, Samantha Geimer, qu’il photographiait pour le magazine Vogue. Pas étonnant que le pays de l’oncle Sam lui rappelle de terribles souvenirs, puisque ces deux affaires s’y sont déroulées. Marina Zenovich veut aussi s’attaquer aux années sombres de la vie du cinéaste, et prétexte de vouloir éclaircir des points que tous prétendent connaître sans vraiment les comprendre. Saluons l’initiative. Dans son documentaire, elle revient donc sur ces deux affaires, où Roman Polanski fut victime de calomnies et d’acharnement médiatiques. Minutieuse, la réalisatrice décortique les rouages de la justice américaine, la perfidie du juge en charge du présumé viol, l’emballement des médias et s’appuie sur des images d’archives et de nombreux témoignages, d’avocats, policiers, et proches de Roman Polanski pour donner une forme à son propos.
Wanted and Desired commence par une ancienne interview de Roman Polanski (à défaut de l’avoir en chair et en os) dans un restaurant. Comme de vieux amis, le journaliste et le réalisateur discutent autour de victuailles appétissantes. On craint l’indigestion quand sournoisement il lui demande si son penchant pour les femmes est avéré, et, petite précision de taille, les jeunes femmes. Ainsi l’histoire commence-t-elle. S’enchaînent alors les interrogatoires retranscrits à l’écran façon policière, les images d’archives, plutôt bien choisies, qui viennent se mêler aux propos de Polanski et les témoignages tantôt utiles, tantôt pas. Seule étrangeté, l’ouverture du documentaire avec la reprise de la lancinante et énigmatique musique de Rosemary’s Baby, les comparaisons avec ses films, tel Chinatown, desservent le propos. La réalisatrice réussit à éclaircir les faits, d’une façon aussi neutre que possible. Polanski a été coupable (l’abus de mineur) mais surtout victime. Toute cette enquête le prouve. Même si le contexte politique est oublié, il faut rappeler la présence de la guerre du Viêt-Nam, du scandale du Watergate et de l’atmosphère de corruption au sein des médias et de la police de Los Angeles. Polanski peut en parler, Marina Lenovich les évoque en détails. Dès l’époque, la presse s’empare du meurtre de Sharon Tate et en profite pour attribuer au réalisateur les plus horribles perversités. L’asphyxie, l’exaspération silencieuse de Roman Polanski se retrouvent dans ses images où il cherche sans cesse à traverser un troupeau de paparazzi, en soif de scoops, prêts à le bombarder de photos. Même quand il vient de perdre sa femme, à l’enterrement, ils sont là. Après tout, doivent-ils se dire, ils étaient présents au mariage. Des images du meurtre circulent, des propos absurdes, des théories grotesques, les coupables restent en cavale jusqu’au jour où la vérité éclate. Mais comment oublier l’ingratitude de la presse ? Roman Polanski était juste un homme amoureux de la femme qu’il a perdue d’une façon dramatique. Pour sa peine et sa célébrité, il vivra un calvaire, un procès kafkaïen. Il emporte désormais avec lui la terrible pensée que tout bonheur, toute joie, se payent un jour.
Mais l’ordre chronologique est loin d’être respecté. L’affaire de la jeune mineure intervient après la mort de Sharon Tate, pourquoi en parler avant ? Autre détail : aucune évocation du premier film tourné après la mort de sa femme : Macbeth. Finalement, doit-on absolument revenir sur ces histoires ? Les drames si intimes dans la vie d’un homme ne méritent pas de figurer dans une critique, et encore moins dans un documentaire. Après tout, ne réserve-t-on pas ce privilège aux morts ? Son autobiographie n’est-elle pas suffisante ? Devra-t-il toujours répondre à ses accusations, témoigner de son passé et s’en expliquer ? Espérons que ce documentaire signe la fin de cette manie.