Tout juste mariée à Abel (Benoît Magimel), la timide Rosalie (Nadia Tereszkiewicz) défraie la chronique lorsqu’elle accepte de poser pour une série de photographies mettant en évidence son abondante pilosité faciale, afin de les vendre sous forme de cartes postales. Clémentine Delait, la véritable femme à barbe à qui rend hommage le film de Stéphanie Di Giusto, était parvenue à faire de sa différence un véritable business, au point de devenir la coqueluche des poilus dans les tranchées et de rencontrer le Prince de Galles. Dans Rosalie, la réalisatrice de La Danseuse ne s’inspire pas de cet aspect du personnage, préférant dresser un réquisitoire contre l’intolérance à l’encontre des personnes défiant la binarité de genre. La cinéaste délaisse la dimension potentiellement la plus intéressante du récit (comment s’émanciper en faisant le commerce de sa propre image ?) au profit de scènes doloristes beaucoup plus attendues : tenancière d’un café vite transformé en petit phalanstère pour les ouvriers locaux, la jeune femme suscite un temps la curiosité des habitants, avant de subir le courroux de quelques brutes, mais aussi la cruauté de grands bourgeois avides, complices d’une plèbe évidemment bornée.
Le film repose ainsi sur une série d’oppositions manichéennes sensibles jusque dans la structure bipartite du scénario, qui adopte la forme d’un rise and fall : après avoir doucement infusé un esprit de liberté parmi les ouvrières de l’usine locale, l’héroïne est trahie par les siens et traînée dans la boue par les locaux. Pour appuyer la trajectoire tragique du personnage, la cinéaste multiplie les métaphores empesées : dès les premières scènes, une robe maculée de boue annonce l’humiliation à venir, tandis que le spectacle répugnant d’une curée après une chasse à courre, dont Rosalie est la spectatrice impuissante, résonne comme un avertissement. Si Di Giusto prend bien soin de ne pas filmer son héroïne comme un monstre (ce que souligne une citation d’Elephant Man lors d’une scène de rêve, au son de l’Oratorio de Samuel Barber, sur lequel se terminait film de Lynch), elle ne parvient pas pour autant à trouver la bonne distance – Rosalie apparaît tour à tour comme une illuminée, une entrepreneuse géniale et une sorcière –, quitte à laisser au second plan l’évocation, autrement plus passionnante, du milieu social dans lequel elle évolue. Jusqu’à sa résolution, le film navigue de la sorte entre divers registres assez convenus (la peinture zolienne du prolétariat, la représentation panthéiste de la nature) qui escamotent la consistance de ce portrait d’une martyre de l’intolérance.