Sans un bruit
© 2018 Paramount Pictures / Jonny Cournoyer
Sans un bruit
    • Sans un bruit
    • (A Quiet Place)
    • États-Unis
    •  - 
    • 2018
  • Réalisation : John Krasinski
  • Scénario : Bryan Woods, Scott Beck, John Krasinski
  • Image : Charlotte Bruus Christensen
  • Décors : Jeffrey Beecroft
  • Costumes : Kasia Walicka-Maimone
  • Montage : Christopher Tellefsen, Roger Barton
  • Musique : Marco Beltrami
  • Producteur(s) : Michael Bay, Andrew Form, Brad Fuller
  • Production : Platinum Dunes
  • Interprétation : John Krasinski (Lee), Emily Blunt (Evelyn), Millicent Simmonds (Regan), Noah Jupe (Marcus), Cade Woodward (Beau), Leon Russom (l'homme dans les bois)
  • Distributeur : Paramount Pictures France
  • Date de sortie : 20 juin 2018
  • Durée : 1h30

Sans un bruit

A Quiet Place

réalisé par John Krasinski

Sans un bruit est tiraillé entre deux façons difficilement compatibles de faire du cinéma de genre. La première, propre à plaire aux amateurs d’un cinéma indépendant malin, est d’appuyer son film du mieux qu’on peut sur une idée originale impressionnante. Ici, celle-ci consiste à faire du monde connu un territoire fantôme où le silence est la règle la plus absolue, où tout son plus fort qu’un murmure étouffé est proscrit, sous peine d’une mort brutale administrée par un croquemitaine pouvant surgir de n’importe où au triple galop (des monstres hypersensibles au son ayant semble-t-il pris possession de la Terre, ou du moins des États-Unis). John Krasinski, acteur, coscénariste et réalisateur, tâche d’exploiter au maximum ce postulat autour d’un couple (joué par lui-même et Emily Blunt) et de ses deux enfants, laissant les petits bruits ambiants du monde fantôme se mêler aux frottements des gestes trop prudents, aux bribes à peine audibles des mots mimés par des lèvres quasi muettes, jusqu’à ce qu’un jump scare généralement causé par les personnages mêmes (typiquement : un objet qui tombe au sol) déloge soudain les existences du fil sur lequel il croyait avoir atteint la sécurité. Le film fait même culminer le principe jusqu’au malaise, dans une scène où la femme enceinte et bientôt à terme, victime d’une sérieuse blessure, doit à tout prix s’empêcher de hurler sa douleur. Ce spectacle du silence comme question de survie est surtout impressionnant dans les moments, essentiellement de la première partie, où Krasinski mise sur le hors-champ visuel pour figurer la menace perpétuelle qu’on veut tenir loin du cadre et qu’on craint d’abord d’entendre arriver avant de la voir.

Mais le film lui-même ne serait-il pas à la longue mal à l’aise avec cette baisse de ton qu’il s’impose ? C’est ce qu’inspire sa difficulté à tenir de bout en bout sur ce seul principe. À mesure que le rapprochement de la menace monstrueuse se fait inévitable (rendant l’usage du hors-champ moins évident), c’est une autre pratique du cinéma de genre qui entre en jeu, propre, elle, à rassurer les amateurs de divertissement standard : celle qui consiste à se fier à des accessoires routiniers en escomptant sur leurs effets éprouvés, fût-ce par-dessus le principe de base. Soit : une musique venant souligner les moments de suspense ; quelques moments où ce suspense s’avère faux et superflu (comme celui impliquant une baignoire et une tache de sang) ; une sous-intrigue sommairement traitée de malaise familial dont l’importance est lourdement appuyée, à un moment-clé, par un montage parallèle juxtaposant l’explicitation de ce malaise et l’approche d’un monstre… Il est vrai qu’une scène, celle où le père doit déclencher un feu d’artifice pour créer une diversion, marque une forme de transition d’une approche à l’autre, autorisant – aux personnages et au film – le recours au vacarme quand cela les arrange. D’où le paradoxe d’un récit entendant s’appuyer sur l’efficacité du silence (comprendre : économie de la parole et baisse du son diégétique), mais ne pouvant s’empêcher de créer – par la musique, les images signifiantes, mais aussi finalement par le son – une forme de bruit, une façon de combler les trous sonores, comme si, partagé entre son argument expérimental et son objectif de fédérer le public, il s’accommodait mal du vide qu’il prétend pourtant approcher.

Peur et reconquête

Sans doute cette déception est-elle due au fait que Sans un bruit nous en fait attendre trop de lui dès le départ : débutant avec les indices d’un pur film d’épouvante, il bifurque à mi-chemin sur les ornières d’un film de monstres où il ne s’agit plus seulement de survivre, mais d’affronter (les monstres comme le malaise familial). Plus signifiants que les moments où les personnages sont silencieux, il y a ceux, plus rares mais plus opportunément choisis, où ils profitent d’un moment de répit pour parler. Le premier, entre le père et son fils près d’une cascade dont le bruit couvre leurs voix, aura pour seule fonction d’expliciter le malentendu entre le père et sa fille restée à l’écart. Plus loin, alors que le couple s’est réfugié dans une cachette de dernier recours mais en laissant les enfants dehors, l’épouse met en demeure son mari d’aller les chercher. Ce n’est dès lors plus la peur pure qui est au programme, laquelle cède le pas à ce qu’on peut trouver dans Signes ou La Guerre des mondes, sans les offres d’autres niveaux de lecture de ces derniers : une recherche de reconquête sur fond de blessure à panser dans le cocon familial. Le dernier plan du film, ouvertement revanchard, parachève ce détour d’un terrain potentiellement vertigineux – une expression singulière de la peur de l’inconnu – vers un spectacle plus fédérateur.

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