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Sicario : La Guerre des cartels

Sicario : La Guerre des cartels

de Stefano Sollima

  • Sicario : La Guerre des cartels
  • (Sicario: Day of the Soldado)

  • États-Unis2018
  • Réalisation : Stefano Sollima
  • Scénario : Taylor Sheridan
  • Image : Dariusz Wolski
  • Décors : Kevin Kavanaugh
  • Costumes : Deborah L. Scott
  • Montage : Matthew Newman
  • Musique : Hildur Guðnadóttir
  • Producteur(s) : Basil Iwanyk, Edward L. McDonnell, Molly Smith, Thad Luckinbill, Trent Luckinbill
  • Production : Black Label Media, Thunder Road Pictures
  • Interprétation : Benicio Del Toro (Alejandro), Josh Brolin (Matt Graver), Isabela Moner (Isabel Reyes), Jeffrey Donovan (Steve Forsing), Catherine Keener (Cynthia Foards), Manuel García Rulfo (Gallo), Matthew Modine (James Riley), Shea Whigham (Andy Wheeldon), Elijah Rodríguez (Miguel Hernández), Howard Ferguson Jr (Troy), David Castañeda (Hector), Jacqueline Torres (Blandina), Raoul Trujillo (Rafael), Bruno Bichir (Angel)...
  • Distributeur : Metropolitan FilmExport
  • Date de sortie : 27 juin 2018
  • Durée : 2h02

Sicario : La Guerre des cartels

de Stefano Sollima

Milieu de saison


Milieu de saison

Plus qu’une suite virile du Sicario de Denis Villeneuve (toujours écrite par Taylor Sheridan), Sicario : La Guerre des cartels ressemble à la poursuite et la confirmation d’un projet qui a sans doute été ourdi dès le premier film : l’établissement d’une franchise, voire d’une narration de série. Le pitch : une guerre sale menée par l’Amérique contre les cartels mexicains, où se confondraient des « opérations noires » soutenues par l’administration avec pour fer de lance le barbouze de la CIA Matt Graver (Josh Brolin) et la vendetta personnelle menée par le sombre Colombien Alejandro (Benicio Del Toro) amené à travailler main dans la main avec le précédent. Passé une introduction en forme d’actualisation tout à fait opportuniste et vite oubliée du thème central (la contribution supposée des cartels à l’infiltration de djihadistes aux États-Unis via l’immigration clandestine), Sicario : La Guerre des cartels déploie dans les minutes qui suivent moult clins d’œil et signes d’affiliation à son prédécesseur : musique caverneuse glissant sur des vagues grinçantes de violoncelle (inspirées par le travail de feu Jóhann Jóhannsson pour l’autre film — c’est sa collaboratrice qui reprend ici le flambeau), scène d’assaut sous lunettes de vision nocturne, arrivée de Graver en tongs, bonbonnes d’eau menaçantes, tandis que démarre un nouveau récit parallèle de parcours d’un personnage secondaire, petit rouage du cartel qui finira par croiser la route d’Alejandro.

Témoins embarqués

Mais ce n’est pas vraiment la multitude de ces signes de reconnaissance qui accrédite le mieux l’hypothèse d’une continuation : à l’arrivée, un seul d’entre eux, la musique, se sera imposé parmi les éléments de signature d’une franchise. C’est au contraire la façon dont cette « suite » ravale l’original, en révise l’approche des éléments communs, qui donne des indications sur sa direction. Le film de Villeneuve montrait, on s’en souvient, une certaine roublardise à instaurer un semblant de distance au sein de son argument policier à la profondeur surestimée, que ce soit par ses cadrages lointains (comme ses survols des sinuosités des étendues désertiques) ou par la proximité d’un point de vue extérieur à cette guerre sale, celui de l’hypothétique héroïne jouée par Emily Blunt, témoin impuissante et dépassée de bout en bout par l’abjection qu’elle découvrait des deux côtés du conflit. Ce personnage révélait (et plus encore à la lumière de ce nouveau volet dont il est pourtant absent, laissant les deux partenaires de Blunt prendre officiellement la tête de l’affiche) un double usage fort opportun. On pouvait y voir une approche intimiste du genre (encore que l’intimité avec le personnage avait ses limites, la mise en scène prenant aussi ses distances avec l’impuissance même de ce dernier), mais aussi une forme de caution (comme les parti-pris de réalisation jouaient aussi le rôle de vernis) pour faire passer des enjeux finalement conventionnels de frontière trouble entre Bien et Mal, où les deux hommes de l’ombre menaient la danse en vertu d’une fin qui justifierait les moyens. Or Sicario : La Guerre des cartels, privé de Blunt, donc, mais aussi confié au réalisateur Stefano Sollima (des séries italiennes Gomorra et Romanzo Criminale), ne s’embarrasse pas d’une telle posture. Ici, c’est ouvertement une affaire de gros bras et de bruns ténébreux, où le moindre regard plus ou moins innocent (en l’occurrence celui de l’adolescente Isabel, fille d’un chef de cartel kidnappée par les gentils pour forcer ce dernier à sortir du bois) se verra impliqué et affecté sans ménagement ; la distance des plans et le découpage sont plus conventionnels, « transparents » ; le point de vue est constamment intégré au plus près des actions des héros, restant à leur hauteur, partageant même avec eux l’enfermement des véhicules où l’on reste à l’affût du danger.

Saga programmée

C’est tout le premier degré musclé et complaisant de cette chronique d’opérations coup de poing et de vengeance, sous-tendant déjà le premier Sicario, qu’on laisse ainsi remonter à la surface et s’imposer, pour faire de cette Guerre des cartels un film d’action assumé, mais surtout un spectacle où le regard n’est plus vraiment invité à choisir sa distance vis-à-vis des enjeux. Quoi qu’on pense de l’approche de Villeneuve dans son propre film, elle avait au moins le mérite de laisser au spectateur la possibilité de se laisser saisir par l’horreur physique et morale des événements — même si la position du cinéaste restait plus ambiguë. Avec Sollima aux manettes, on n’hésite plus à laisser entendre que la grosse panoplie de barbouzes gringos surarmés en territoire étranger resterait plus rassurante que l’uniforme de policiers locaux ayant toutes les chances d’être corrompus (ce qui rappelle la complaisance envers l’homme de terrain en armure perceptible dans un précédent et douteux long-métrage du même réalisateur, ACAB — All Cops Are Bastards). L’extrémité des moyens pour parvenir à la fin devient une norme, un état de fait induit par le job et sur quoi on s’attarde peu, un programme où l’on ne s’accorde une pause que pour dessiner des motifs censés le nuancer, mais dans l’ensemble peu intéressants sur le long terme : l’amitié masculine en sourdine entre le barbouze et le vengeur, l’humanisation de ce dernier au contact de l’enfant de son ennemi, ou encore la résurrection particulièrement gratinée d’un laissé pour mort — scène impressionnante mais qui à l’arrivée n’aura existé que pour annoncer un retour programmé. En somme, entre les efforts pour assurer la connivence avec les héros (même le côté glaçant d’Alejandro a semble-t-il être adouci, au regard de ce qu’on l’a vu faire dans le premier film), la mise au pas de la caméra et les effets finaux d’annonce de relance dans un prochain épisode (cliffhanger, insistance sur les personnages appelés à revenir), on n’est pas tant proche de la poursuite d’une franchise que des procédés d’une série télévisée de type Shooter — c’est-à-dire pas des plus ambitieuses.

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