Une jeune femme est engagée comme boulangère dans une région peu habitée. Actions et attitudes étranges, paysages rendus oppressants par la mise en scène, pression qui se développe peu à peu, les ingrédients sont savamment dosés pour mettre en valeur la chute qui clôt le film. Mais tout cet échafaudage qui tend vers un seul but – la frappante révélation finale – le transforme en prétexte et rabaisse l’ambiance à une stricte justification.
Travelling lent. Gros plan au plus proche des textures, jaune vif, crème, rouge, puis liquide où se mélangent les couleurs. Très belles images qui perdent un peu de leur vitalité dès lors qu’on en comprend mieux le sens. Il s’agit d’un bac de glacier. Une cuillère pénètre comme au ralenti dans la glace, enroule voluptueusement la matière épaisse, puis passe à un autre parfum. En bout de travelling (à gauche, retour dans le passé ?), un bac où la cuillère vient perdre au contact de l’eau les substances qui s’y sont collées, et lui donne ses couleurs. Le rouge cassis s’y mélange peu à peu. On pensait jusqu’alors à une glace bien fraîche. Mais ce cassis qui tourne sur lui-même dans le tourbillon que la cuillère engendre et les quelques bulles grasses, gluantes, renvoient bientôt à une nouvelle image. Le sang que l’on nettoie, ou du liquide séminal, fluides collants dont la vue repousse une fois passée la jouissance.
Difficile de parler de Sois sage sans dévoiler le secret sur lequel le film repose. Son thème caché est son ressort, et ce qui le fait ressembler aux diables qui surgissent des cadeaux piégés. Passé l’ouverture et le cri de surprise, la boîte et ce qu’elle contenait ne sont plus rien. C’est le gros problème du film de Juliette Garcias, le « tout ça pour ça », parce que toute la forme – d’une très grande maîtrise – ne sert qu’au choc final, et que ce choc vient d’un sujet peut-être trop terrible pour s’apparenter à un ressort.
Ève (Anais Demoustier) arrive dans la campagne, engagée par une boulangère pour porter le pain aux maisons isolées. Ève est bizarre, on voit bien qu’elle ment, on se demande ce qu’elle cherche. Très vite il s’avère qu’elle veut retrouver un homme aimé en secret et qui lui a interdit de le revoir. Mais tout indique qu’il ne s’agit pas là d’un « simple » adultère, il y a autre chose. Ce qui pousse vers cette idée, en plus des attitudes curieuses de la jeune femme, c’est la manière de filmer le quotidien. Un travelling avant qui ressemble à une caméra subjective dans un couloir sombre chez le couple qui l’héberge. Ève leur veut-elle du mal ? Lorsqu’elle épie ses clients, entrant à pas feutrés dans les jardins, serait-elle en repérage ? Son parcours dans les campagnes, dans une nature surréelle, est extrêmement enrobé par la mise en scène. Modulation des sons entendus, gros plans et mouvements lents qui infusent de l’étrange, Juliette Garcias prend plaisir à jouer en parallèle du rôle et du comportement de son actrice pour dessiner son malaise, et ce dès le départ, bien avant la confrontation avec Bruno Todeschini, l’homme qui la fuit.
Sois sage s’approche de films et de cinéastes de la vieille Europe qui explorent l’adolescence et dont les différences tiennent non pas des cultures mais de l’environnement géographique. Serait-ce un pas vers l’unité européenne ? En France, parmi d’autres, Hélier Cisterne et Les Deux Vies du serpent (2006), pour l’évasion dans la nature, le rêve de devenir fantôme comme seul moyen d’habiter un lieu. Pour l’Allemagne, pays très représenté, Pingpong (2007), L’Imposteur (2006) et Le Bois lacté (2004), le plus beau des trois. Ils font tous de l’habitat moderne, qu’il soit sophistiqué ou crasseux, une bulle éprouvante, à côté de forêts elles-mêmes étouffantes et à la croisée des mythes. Pour l’Islande, où la nature est plus exubérante, c’est Dagur Kari. L’absurdité de la vie pour l’adolescent semble contaminer le paysage au lieu de passer par l’action, plus ou moins violente, comme dans les films déjà cités. Ce qui éloigne Sois sage, c’est en revanche d’ériger le traumatisme en pilier central plutôt que d’en faire une telle imbrication dans le récit et les lieux que l’ambiance dépasse le scénario. D’un côté le pur malaise, quoi qu’il engendre. De l’autre, le malaise dont la cause sera déterrée, donc plus près de la psychologie. Nouveau renvoi ici, vers une autre résonance : Mysterious Skin, où l’errance destructrice de Neil reposait sur un secret dont la révélation multipliait le choc final. Ce secret, qui trompait le spectateur, trompait aussi Neil et construisait de ce fait une dimension particulière. Dans Sois sage ce n’est pas le cas. Dès qu’il est révélé, une fois (vite) passé le choc de la surprise, il ne reste plus qu’à plier le film après une belle scène de confrontation. L’ambiance est justifiée, tout s’explique, affaire classée.
Un peu de dureté, mais c’est que ce retournement final énerve à hauteur du talent de Juliette Garcias et de Julien Hirsch à l’image, grand directeur photo souvent croisé chez Téchiné mais aussi Godard, Doillon, Desplechin ou des Pallières. Une maîtrise technique étonnante pour une jeune réalisatrice, rarement aussi frappante en Europe, mais dont toute la force s’enfuit d’un final qui verrouille le film. L’intrigue est résolue, mais l’intrigant a disparu.