Avec son personnage de redneck perdu dans les rues marseillaises, occupé à glaner les indices qui pourraient innocenter sa fille enfermée aux Baumettes, Stillwater a l’apparence d’une greffe inattendue entre le cinéma indépendant américain et une superproduction française (le film est co-scénarisé par Thomas Bidegain, acolyte de Jacques Audiard). En réalité, le nouveau film de Tom McCarthy (Spotlight) prolonge une tradition typiquement hollywoodienne consistant à placer un acteur (star de préférence) dans une contrée lointaine pour étudier, à la manière d’un entomologiste, son acclimatation progressive à un écosystème exotique. On pourrait d’ailleurs s’étonner que le titre du film ne rende pas compte de cet exil. Nom d’une bourgade du Midwest où Bill Baker (Matt Damon) a passé sa vie, Stillwater aura beau être évoquée au détour de quelques dialogues, elle sera rapidement éclipsée par la ville de Marseille. Un choix qui peut toutefois se comprendre à l’aune du début du film : la première chose que Bill voit de la cité phocéenne sont ses chantiers navals, avant que ce décor ouvrier ne vienne se refléter sur le verre sombre de ses lunettes de soleil. Autrement dit, le héros apporte avec lui son regard d’Américain, nourri par un imaginaire prolétarien (pas un hasard si l’on y mange dans une enseigne de fast-food française arborant pourtant, en lettres capitales : « Quality Burger Restaurant ») dont les codes nous sont donnés d’emblée, lors d’un court prologue situé dans la mère patrie après une tempête meurtrière. Ce serait là une manière de définir le film d’errance : l’homme des rues substitue au réel une image qui s’accorde à ses désirs.
L’intérêt relatif de l’enquête consiste alors à opposer la résistance des habitants à la volonté de fer du brave petit soldat hollywoodien. D’où de nombreuses scènes jouant sur la barrière de la langue (fait notable : rares sont les Français capables de parler anglais dans le film), mais aussi sur le poids de la loi du silence dans les quartiers populaires – on apprend ainsi rapidement que la fille de Bill a été condamnée à tort pour un meurtre commis par un jeune issu de l’immigration. Ironiquement, c’est lorsque ce dispositif se craquèle que le film prend un peu, au gré de joutes verbales dont la vivacité toute méridionale n’est pas sans évoquer les échanges entre flics et voyous des films de mafia italiens de Damiano Damiani. Scènes trop courtes, hélas, à l’intérieur d’un scénario qui pâtit de ne jamais choisir entre chronique sociale à la française et western moderne : comme l’a justement noté Yal Sadat[1]Cahiers du Cinéma, n°779, p. 48., Bill est un cowboy perdu dans une ville dont la disparité sociale, entre zones touristiques et coins mal famés, évoque la frontière américano-mexicaine. Rendue trop explicite lors d’une scène avec un cafetier raciste (« Regardez moi cette smala ! (…) Au fond, vous avez le même problème avec vos Mexicains ! »), cette métaphore finit par oblitérer les singularités topographiques du décor marseillais au profit d’un pont pour le moins maladroit entre les situations sociales américaine et française, sacrifiant en chemin toute prétention à l’analyse politique.
Notes
| ↑1 | Cahiers du Cinéma, n°779, p. 48. |
|---|