Le cinéma sud-coréen fait florès depuis une quinzaine d’années en France, mais jusqu’à maintenant seuls les réalisateurs masculins avaient les honneurs du grand écran. Une fois n’est pas coutume, c’est une femme que l’on retrouve derrière la caméra. Suneung, brûlot sociétal tout autant que récit policier, oscille comme toujours dans ce cinéma asiatique très codifié, entre violence, cruauté et jeux des apparences. Dans un pays où le suicide est la première cause de mortalité des jeunes (2e pays au monde pour le suicide toutes catégories confondues, triste record s’il en est), l’obsession de la réussite scolaire offre un sujet cinématographique en or.
Chaque année, les élèves de terminale du pays présentent le Suneung, examen final qui permettra aux meilleurs d’intégrer les universités d’élite. Quand Yujin, le leader d’une classe préparatoire à ce test est retrouvé assassiné, le lycée est en émoi : une place est donc à prendre au sein de ce petit groupe de travailleurs acharnés. June, nouveau venu dans l’école ne tarde pas à postuler mais les épreuves de bizutage se succèdent, laissant entrevoir la cruauté et l’amoralité de cette élite scolaire.
Si on a découvert les bas-fonds de Séoul grâce à Park Chan-wook (Old Boy) ou Na Hong-jin (The Chaser), Shin Su-won décide elle de porter son regard vers un lycée apparemment anodin où les adolescents subissent une effroyable pression dans cette quête de l’excellence. Totalement raccord avec les codes du cinéma coréen, à savoir la violence sourde, Suneung ne se contente pas de séquences chocs. Bien que le harcèlement moral, l’humiliation, le viol et le meurtre aient cours dans les couloirs de l’établissement, la réalisatrice brosse surtout le portrait d’une génération sacrifiée où l’optimisation capitalistique attaque dorénavant la jeunesse. Déshumanisés, les personnages que l’on observe ont oublié tout concept de bien ou de mal, seule compte leur réussite. De ce constat glaçant découle naturellement un rapport à l’autre déviant. Qu’ils soient amicaux ou amoureux, les liens qui unissent les élèves ne sont qu’utilitaristes. Cette réification prend toute sa dimension lorsque June, conscient que les élèves de prépa jouent avec lui comme le chat et la souris (la mort semblant l’unique issue), décide de prendre les armes (au sens propre) et de transformer ses camarades en bombe humaine.
L’intelligence de Shin Su-won dépasse cependant le simple bilan tragique de ces jeunes sommés d’être des compétiteurs vingt-quatre heures sur vingt-quatre. En intercalant des scènes où apparaissent les parents des adolescents, elle élargit le spectre de ce « marche ou crève » scolaire. Eux-mêmes largués des réalités (excepté la mère de June, la seule ancrée dans le réel, comme son fils), ils concourent entre impuissance et collaboration à ce système mortifère. Malgré sa lenteur (le film aurait pu être resserré d’une quinzaine de minutes sans en gâcher l’effet) et la faiblesse du suspense entourant l’enquête sur la mort de Yujin, Suneung dissèque avec habileté une société en déliquescence où l’homme n’est qu’une machine comme les autres et où le cynisme des adultes a remplacé l’innocence des enfants. Un véritable pamphlet au vitriol de la société sud-coréenne.