L’équipe du Prénom se reforme pour un thriller. Ce n’est pas vraiment un changement de braquet, les maîtres d’ouvrage Matthieu Delaporte (ici seul réalisateur) et Alexandre de La Patellière ayant, comme tandem de scénaristes, œuvré dans divers genres. Le postulat de départ d’Un illustre inconnu est un peu théorique (malgré ses tentatives de regard psychologique) mais prometteur. Un quadragénaire effacé se soulage de son existence terne en jouant les caméléons : de temps à autre, l’envie lui prend d’observer un homme, de s’entraîner à imiter ses gestes et sa voix, de se grimer en lui (il a tout le matériel nécessaire pour cela) pour finir par usurper un temps son identité jusqu’à occuper ses lieux de vie. On pourrait grincer des dents face à la vision de cliché publicitaire entretenue sur une vie sans intérêt (le personnage a un prénom et un nom interchangeables, Sébastien Nicolas, porte du gris, des lunettes austères et roule dans une Mercedes hors d’âge), mais l’agacement s’atténue dès qu’il apparaît que ce triste visage qu’il présente à ses proches est également, dans une certaine mesure, un masque. Au fond, on ne peut être sûr de savoir qui est cet homme.
Les auteurs voudraient faire de cette vague mais séduisante énigme le moteur du film — ce qui fonctionne a minima, du moins jusqu’à ce qu’elle en devienne le boulet. À la moitié, contraint par les circonstances d’usurper plus longtemps que prévu l’identité d’un homme avec qui il n’a rien de commun, Sébastien Nicolas est amené à modeler son rôle en fonction de ses sentiments, pour finir par l’adopter comme sa nouvelle identité. La conclusion se devine dès lors facilement : l’usurpateur, au fond, ne cherchait que sa vérité, n’arborant le faux que pour atteindre le vrai. Pourquoi pas ? Seulement, toute cette seconde moitié s’avère l’application d’un programme roulant sur les seuls rails du scénario (et de quelques trucs signifiants, comme Mathieu Kassovitz dans le double rôle du caméléon et de son ultime modèle) vers sa morale toute faite, retournant l’étrangeté et les questions de départ en la construction d’une certitude dont le film ne déviera plus. La promesse d’une énigme se mue ainsi, sous le prétexte de la résolution de celle-ci, en un petit exercice de virtuosité scénaristique (voir la pirouette révélant la rouerie de la scène de flash-forward inaugurale) visant à sa propre bonne facture, prouvée par sa capacité à tendre vers son objectif préétabli — ce qui, on en conviendra, le rend bien moins savoureux qu’on pouvait en attendre.
Pièce en actes manqués
Sur la question de la vérité du personnage, son comportement en amont de cette marche forcée offrait pourtant des pistes plus pertinentes et plus intimes. Après tout, à quoi aboutit chacune de ses usurpations ? À pénétrer chez l’habitant en son absence, et à y continuer sa petite comédie de maître des lieux en jouissant des biens de son modèle — pièce de théâtre à l’abri des regards, sans autre public que l’acteur lui-même. D’où son trouble quand un autre public paraît soudain, mettant son jeu en difficulté et le forçant à improviser. Voilà un manège et un trouble qu’il aurait été intéressant d’interroger. Or Delaporte et La Patellière n’en font qu’un tremplin vers leur révélation-slogan. Ainsi le film ne sort-il jamais des ornières qu’il s’est tracées, enfile les scènes comme un remplissage avant de passer la ligne d’arrivée, trouve plusieurs occasions de s’achever, ne les saisit pas, préfère jouer les prolongations jusqu’à une conclusion qui rassure à la fois sur les plans émotionnel et moral, sans que sa rigidité programmatique soit apte à susciter une sincère émotion ou à mettre en jeu notre morale. Pour le coup, c’est lui qui sonne faux.