Les projets retenus par les producteurs Albert Berger et Ron Yerxa, « c’est comme une boîte de chocolat, on ne sait jamais sur quoi l’on va tomber ». Tantôt, la friandise est plaisante : on croque une douceur comme Juno ou Little Miss Sunshine, jolies comédies de mœurs avec des personnages bien trempés. Tantôt le chocolat est rance, comme cette libre adaptation de Baster, une nouvelle de Jeffrey Eugenides, auteur (entre autres) du roman Virgin Suicides, qui inspira avec succès Sofia Coppola. Même si on ne s’attendait pas à grand-chose d’extraordinaire, on espérait juste passer un moment agréable, en cette fin d’été, devant un produit commercial bien conçu. Malheureusement, la marchandise est défectueuse et l’éclat de rire nous reste coincé dans la gorge.
Tic-tac, tic-tac. Kassie (Jennifer Aniston) a quarante ans, un bon job, des amis fidèles, un appart’ sympa, mais… Tic-tac, tic-tac. Cassie n’a pas trouvé l’élu qui pourrait être le père de ses enfants. Elle décide donc de faire un bébé toute seule pour compléter la check-list d’une vie accomplie. En femme indépendante, elle refuse de recourir aux services d’une banque de sperme et choisit elle-même un séduisant donneur : Roland, un Ken insipide marié à une Barbie brune… Wally (Jason Bateman), petit cadre névrosé au look enfantin, ne comprend pas la démarche de sa meilleure amie, dont il est secrètement amoureux. Vexé qu’elle n’ait pas pensé à lui comme donneur potentiel, il se rend malgré tout à la fête qu’elle organise pour donner une dimension humaine et chaleureuse à son insémination. Pendant cette soirée atypique, Wally boit bien plus que de raison et ne se souvient plus de rien le lendemain. Comme il s’agit d’un film de fiction, l’insémination de Kassie fonctionne du premier coup ! La belle décide de quitter New York pour élever son enfant dans un environnement plus paisible et n’y remet les pieds que sept ans plus tard. À cette occasion, elle présente le jeune Sebastian à Wally, qui se trouve de nombreuses ressemblances avec le petit garçon. Après un temps qui semble durer une éternité, Wally se souvient enfin de la fameuse nuit : il a « détourné la grossesse de Cassie » en remplaçant la semence de Roland par la sienne (ce que le spectateur sait déjà puisqu’il a assisté à l’échange, la seule scène drôle du film). Wally va devoir trouver la force d’avouer ce lourd secret à Kassie, au risque de perdre son amitié, son amour et son fils.
On nous appâte avec quelques gourmandises qu’on ne refuse pas : des scènes d’extérieurs tournées aux quatre coins de New York, une ex-star de série TV au « capital sympathie » indéfectible, un quiproquo improbable. D’après le dossier de presse, Jennifer Aniston a été choisie pour son potentiel comique. Pourquoi aucune scène n’exploite alors ses capacités en la matière ? Le film la condamne à incliner la tête d’un air contrit à chaque fois que ses partenaires de jeu ouvrent la bouche. Tout est en fait exclusivement construit sur l’énergie du bondissant Jason Bateman, en charge à lui seul de faire d’Une famille très moderne un film comique et burlesque. Le clown fait d’ailleurs son show avec délectation. Il se dépense tout ce qu’il peut et occupe tout l’écran, au risque de devenir agaçant. La présence très anecdotique d’acteurs sur le retour dans des rôles de faire-valoir n’arrange rien à l’affaire. Dans le rôle du confident fidèle, Jeff Goldblum ne sert que de spectateur à « Jason Bateman − l’homme Duracell » et, dans celui de la copine déjantée, Juliette Lewis a pour mission de valoriser le côté glamour de « Jennifer Aniston – donnez-moi un vrai rôle pour me remettre enfin des années Friends ».
Il est dommage que, dans l’optique de produire un film de pure comédie, le scénario ait occulté la complexité des rapports entre Kassie et Wally, tels qu’ils ont été conçus par Jeffrey Eugenides. En supprimant les secrets d’un passé commun, le film simplifie à outrance les enjeux de cette nouvelle initialement publiée dans les pages du New Yorker Magazine. La volonté de faire de cette histoire insolite et décalée une comédie loufoque tourne court. Dans Une famille très moderne, les scènes aussi mièvres qu’inutiles à la progression des personnages se multiplient et freinent l’évolution du protagoniste masculin, seul vecteur d’action entouré de personnages mous et lisses. Noyé sous ses bons sentiments, le film ne manque donc pas seulement de rythme, mais aussi de substance. C’est finalement l’histoire d’un parcours initiatique simple : celui d’un adulte encore enfant, qui va découvrir qu’il peut être un homme en assumant ses erreurs et en surpassant sa lâcheté. Une histoire très ordinaire, rendue extraordinaire par la seule intervention d’une pipette en plastique aux allures providentielles. C’est mince…