En se penchant sur la trajectoire de Nicole, mère quinquagénaire au chômage qui élève seule son fils adolescent, le deuxième long-métrage de Morgan Simon s’inscrit dans le champ rebattu du film social, où l’observation de faits de société contemporains (le chômage, la fracture social entre le centre et ses périphéries, les fractures communautaires dans les banlieues) se couple à un drame intimiste – ici, la relation fusionnelle et toxique entre une mère et son fils. Un choix de casting saugrenu vient toutefois légèrement troubler le programme attendu, puisque Valeria Bruni-Tedeschi prête ses traits à Nicole. De sa personnalité fantaisiste à son goût pour une intensité de jeu en surrégime permanent, on retrouve les traits saillants de sa persona d’actrice, qu’elle a pu elle-même mettre en scène par le passé dans ses autofictions. Mais ce jeu, habituellement attaché à un ethos bourgeois, jure ici avec l’inscription sociale de son personnage. Morgan Simon est sans doute conscient de ce contre-emploi (et semble parfois s’en amuser, comme lorsqu’il la filme avec sa casquette en skaï en train de fumer une chicha) pour mettre en scène une femme essorée par la vie qui entretient un rapport fuyant et conflictuel avec le réel (en témoigne la décoration de son appartement, surchargé de fausses plantes tropicales, qui donne l’impression qu’elle vit au cœur d’une jungle). On devine même l’inspiration de Gena Rowlands chez John Cassavetes, ce que confirme une citation explicite d’Une femme sous influence vers la fin du film, où Valeria Bruni-Tedeschi rejoue les pas de danse de l’actrice. Hélas, la comparaison est peu avantageuse pour Une Vie rêvée : Nicole reste vaguement exubérante, là où Rowlands touchait véritablement à la folie et poussait son personnage vers un gouffre existentiel à la fois inquiétant et profondément bouleversant. C’est que le jeu de l’actrice chez Cassavetes servait réellement de moteur à la mise en scène et au montage, jusqu’à étirer et épuiser les séquences, alors que la trajectoire de Nicole est mise au service d’une écriture balisée. L’émotion reste ainsi à distance : impossible de voir Nicole derrière l’actrice grimée en chômeuse, qui joue jusqu’à l’absurde avec un ensemble de marqueurs sociaux archétypaux (par exemple, lorsque Valeria Bruni-Tedeschi compte ses tickets restaurants pour payer son repas du réveillon de Noël – un menu MacDo).
Les cheminements scénaristiques du drame social apparaissent dès lors dans toute leur artificialité – ce qui devient particulièrement sensible à partir du moment où Nicole se voit abandonnée par son fils après une dispute violente et qu’elle se rapproche de la tenancière de « L’Oasis du Pacha », le PMU du coin. Le discours sociologique se fait plus pesant, en brassant des sujets brûlants (les tensions entre les Blancs et les communautés racisées, le racisme, l’abstentionnisme et le vote RN) sans réussir à se départir d’un ensemble de lieux communs. Les jeunes de banlieue, d’abord filmés de manière caricaturale comme des ombres menaçantes qui écoutent du rap et fument des joints au coin des barres d’immeuble, sont subitement rachetés au cours d’une discussion avec Nicole dans le bar, où l’un d’entre eux fond en larmes en parlant de sa mère ; un cliché vient simplement en chasser un autre. Les résolutions des différents fils narratifs s’apparentent alors à des remèdes miracles administrés à une société malade (un « vivre ensemble » promu à travers une improbable romance lesbienne, un coup de fil de Pôle emploi). Le cadre temporel du film (les fêtes de fin d’année) prend alors tout son sens : Une Vie rêvée se clôt comme un film de Noël dont la naïveté laisse coi.