Biopic sur la chanteuse folk chilienne Violeta Parra, le film d’Andrés Wood n’en a pas les symptômes habituels. Ne cherchant pas à perpétuer le mythe, le réalisateur se débarrasse d’artifices encombrants pour se mettre à hauteur de femme et saisir toute la douleur sourde qui n’a jamais cessé de nourrir cette artiste polyvalente.
Parmi les nombreux biopics qu’Hollywood – et désormais la France – produisent chaque année, peu se démarquent du lot tant l’objectif n’est rien d’autre que ressusciter une légende défunte, jouant sur la reproduction du détail signifiant (plusieurs acteurs ont été distingués pour leurs talents d’imitateurs) pour massivement drainer dans les salles un public nostalgique. Ces dernières années, un cas avait pourtant fait école : celui de Todd Haynes qui, en s’intéressant au mythe de Bob Dylan dans I’m Not There, ne visait jamais la vraisemblance, proposant une incarnation protéiforme du chanteur. Sans jamais prétendre atteindre cette abstraction un brin poseuse, Andrés Wood vise l’économie dans la représentation, débarrassant sa figure centrale de toute fioriture et tout ornement censés attester de la véracité des faits. Libéré de cette application académique, le réalisateur se donne ainsi la possibilité d’accéder aux tumultes de cette artiste torturée qui espérait trouver dans la diversification de ses activités artistiques son propre salut.
Si elle est moins connue chez nous, Violeta Parra est une icône en Amérique du Sud où on n’hésite pas à la comparer à Bob Dylan. Figure mythique du folk, la jeune femme s’est aussi distinguée en tant que peintre et plasticienne. Mais par-dessus tout, l’artiste était une militante, se battant contre les injustices sociales, revendiquant un idéalisme sans compromis qui fit parfois couler beaucoup d’encre, notamment lors de son voyage en Pologne en 1954. La femme était aussi pleine de contradictions, partagée entre un souci d’élévation spirituelle et l’éternel retour au sentiment d’insatisfaction, affectée par une enfance bousculée et des deuils qu’elle n’a jamais su panser. De ses premiers succès à la déchéance qui la conduisit à se suicider en 1967, Violeta ne se fixe jamais pour aboutissement l’exhaustivité des moments-clés pour que l’on croit à cette incarnation (à mille lieues du mauvais Gainsbourg de Joann Sfar). La chronologie des faits n’est même pas le souci du réalisateur qui préfère construire son portrait par strates, offrant à son projet toute la consistance espérée en jouant avec les béances, le hors-champ et les ellipses qui sont autant de zones d’ombre assumées.
La création au travail est le principal leitmotiv de ce projet qui refuse l’embaumement pour faire de Violeta Parra un être vivant. Cette inspiration, l’artiste la puise dans sa détresse, mais laquelle ? Rien n’est figé selon Andrés Wood – inspiré par la biographie romancée d’Ángel Parra (le fils) – qui préfère parsemer les réminiscences (l’insert sur les parents, le décès d’un enfant) comme autant d’indices expliquant le tourbillon sans fin d’une artiste en quête d’absolu. Au gré des rencontres amoureuses – qui justifient l’abondance des gros plans et le caractère charnel de l’ensemble –, les personnages s’incarnent de plus en plus. Filmé à juste hauteur, débarrassé des images d’Épinal, Violeta délivre un portait d’une bouleversante humanité, parcouru d’une furieuse mélancolie. La surprise est d’autant plus agréable qu’on n’en attendait pas autant de la part d’Andrés Wood.