What You Gonna Do When the World’s on Fire?
© Shellac
What You Gonna Do When the World’s on Fire?
    • What You Gonna Do When the World’s on Fire?
    • États-Unis, Italie, France
    •  - 
    • 2018
  • Réalisation : Roberto Minervini
  • Scénario : Roberto Minervini
  • Image : Diego Romero Suárez-Llanos
  • Son : Bernat Fortiana Chico
  • Montage : Marie-Hélène Dozo
  • Producteur(s) : Paolo Benzi, Denise Ping Lee, Roberto Minervini, Thomas Ordonneau, Gianluca Guzzo
  • Production : Okta Film, Pulpa Film, Rai Cinema, Shellac Sud
  • Interprétation : Judy Hill, Dorothy Hill, Michael Nelson, Ronaldo King, Titus Turner, Ashlei King, Kevin Goodman...
  • Distributeur : Shellac
  • Date de sortie : 5 décembre 2018
  • Durée : 2h03
  • voir la bande annonce

What You Gonna Do When the World’s on Fire?

réalisé par Roberto Minervini

Dès ses premiers plans, What You Gonna Do When the World’s on Fire? est saisissant. Filmée dans un noir et blanc splendide et mystérieux, une fête folklorique s’organise. Des hommes et des femmes afro-descendants portent des costumes traditionnels amérindiens, entament quelques pas de danse dans une rue, rythmés par le son de percussions. La caméra ondule entre ces silhouettes : l’assurance qu’elle affiche en s’approchant au plus près des visages en dit sur son acceptation au sein de la communauté. En quelques minutes à peine, le film donne la mesure de la confiance qui fut nécessaire pour obtenir ces images, pour incarner ce point de vue qui n’est plus celui de l’étranger mais bien du compagnon de route et de lutte. En cela, le film se rapproche d’un grand reportage photographique tant chaque cadre semble être pensé pour lui-même et puise sa force dans une lumière et une composition méticuleuse : une beauté immédiate surgit et choque le regard. Mais tenue sur plus de deux heures, celle-ci n’a plus grand-chose à voir avec la beauté de l’urgence. Au contraire, What You Gonna Do When the World’s on Fire? est un travail d’orfèvre appliqué et patient.

Figures spectrales

Minervini soigne l’écrin de cette plongée dans les quartiers noirs et pauvres de La Nouvelle-Orléans, en miroir avec l’exploration hallucinée et lyrique de l’Amérique sinistrée des rednecks dans The Other Side, son précédent long-métrage. Pas un instant What You Gonna Do… n’ignore son statut d’œuvre d’art flamboyante et ne cherche à estomper son style ostentatoire, comme le montrent les longues séquences oniriques (la déambulation nocturne de vélos décorés de petites lumières), d’autres plus proches de la performance (le show musical d’une barwoman qui se transforme pour la caméra en diva de la soul, filmé en intégralité) ou les interventions fictionnelles (les nombreux dialogues découpés et remontés qui médiatisent et orientent le reste du film). Cette ambition formelle interroge sur le décalage qu’elle produit sur la matière documentaire regardée : ne s’adjuge-t-elle pas la radicalité souterraine qu’elle déterre ? S’il est poli et raffiné, What You Gonna Do… pourtant n’est pas policé : ce vernis élégant craquelle sous la pression de ce qu’il renferme. Le film fonctionne sur ce principe : ce qui bouillonne ou ce qui sursaute dans les bas-fonds, derrière les murs, dans les inconscients – ce qui vit, donc – ressurgit sous forme de bribes ou d’élan fulgurant et vient fortement contraster avec la paix sociale d’apparat. Sur le parvis des bâtiments, les silhouettes s’agglomèrent et débordent, rendant visible ce qui avait été enfoui et qui réapparaît comme des spectres : les stigmates de l’Histoire, les refoulés, les rancœurs… Minervini orchestre cette tension à merveille : son film est à l’affût, dans l’attente de quelque chose qui ne vient pas mais qui frémit – l’incendie promis par le titre ? La maîtrise du rythme fait de What You Gonna Do… une œuvre en perpétuelle stagnation où l’on sent une montée en puissance advenir, distillée dans la férocité des témoignages ou la lucidité des actions. Chacun leur tour, les personnages buttent contre des portes fermées : celles des voisins apeurés que l’on essaye en vain de recruter au sein d’un mouvement politique, celles des bâtiments institutionnels désespérément inatteignables, celles d’un bar contraint à la fermeture administrative…

À force de stagner, la colère captée par la caméra semble laisser échapper ses atours monstrueux. C’est précisément ici que le film se déploie : non seulement, Minervini se fait le témoin et de la réalité sociale à laquelle il se confronte mais, à défaut d’avoir la légitimité d’en être le porte-voix, il assume son rôle de narrateur, offrant à ceux qu’il filme une chronique nuancée mais exaltée et poétique, à la lisière du fantastique. What You Gonna Do… est ainsi construit sur un schéma spiralé où chaque versant positif et négatif se nourrit l’un de l’autre. La menace, d’abord, qui plane sur la communauté, invisible et insaisissable, puis la violence qui s’abat froidement et à l’aveugle, en sont les deux premiers composants. Minervini ne peut en montrer que les traces – les graffitis obscènes, les croix gammées laissées par un commando du Ku Klux Klan – et enregistrer seulement les échos de la barbarie arbitraire qui résonnent dans les récits du lendemain. À l’autre bout, cette haine qui rôde et se déverse dans la rue semble produire une inquiétante réaction : les organisations politiques embryonnaires de la communauté noire-américaine réinvestissent les artères de leurs quartiers, armées et en uniforme, pareilles à une milice paramilitaire. Cette séquence – qui renvoie aux centres d’entraînements militaires amateurs aperçus dans The Other Side – produit l’effet de sidération recherchée par le réalisateur italien, adepte de cette « stratégie du choc » : mettre en scène l’escalade de la haine en se donnant le beau rôle de Cassandre, « jusqu’ici, tout va bien, jusqu’ici, tout va bien… ».

Menace, violence et résistance

Mais ce que What You Gonna Do… raconte s’avère en réalité plus profond que ce simple avertissement un peu opportuniste : s’il joue sur l’idée de boucle – « d’une menace à l’autre » –, il filme également un processus. Minervini prend le contre-pied de son objet de départ : ce sont moins les extrêmes qui l’intéressent que ce qui se joue en creux, dans les interstices. Le dernier élément du triptyque – la résistance – est finalement celui qui prend le plus de place et le plus de formes différentes, convergeant vers un objectif partagé : réoccuper l’espace. Le montage impressionniste brasse les différents visages comme autant d’échelles de prise de conscience. Quand certains groupes activistes paradent en tenue militaire, d’autres organisent un carnaval, maraudent et viennent en aide aux clochards, manifestent en essuyant la violence policière. À leur manière, ils convoquent un imaginaire syncrétique qui les inscrit dans la continuité de la grande Histoire – les Black Indians, le New Black Panther Party. La mise en scène de Minervini – dont le noir et blanc assume une part de mythe – joue sur ces failles temporelles, assignant à ces hommes et ces femmes une dimension fantomatique, par la convocation des revenants des luttes passées.

Ces actions sociales et politiques charrient avec elle à un niveau infra une même obsession de la rue, que cette dernière prenne la forme d’une réappropriation des lieux collectifs (les parcs, les bars) ou s’incarne plus simplement par la naïveté de deux enfants à vouloir vagabonder avec le regard malicieux de ceux qui s’apprêtent à faire une bêtise sans prendre véritablement la mesure du danger qui règne et qui oppresse les adultes. Le parcours de ces deux demi-frères est sans doute le fil rouge le plus émouvant car, s’il constitue la partie la plus désengagée et indolente, il se charge de toutes les dimensions soulevées par les autres portraits. What You Gonna Do… l’affirme : il y a ceux qui se battent et ceux qui se contentent de vivre, mais tous sont des figures de la résistance égales. La mise en scène sinueuse n’est que la matérialisation cinématographique de cet impératif de transmission. Derrière ce ballet d’images arrachées au réel et sublimées, Minervini ne cesse de saisir la circulation de la parole comme un fluide sanguin et liquoreux : du sermon maternel aux instructions militantes, des slogans scandés aux incantations religieuses, des chants folkloriques à la soul music, la langue est omniprésente et vivante. Les accents et les tournures idiomatiques sont impulsifs, cet anglais populaire est nourri à toutes les influences historiques et locales. Si la leader des Black Panther revendique que ce mouvement politique n’est pas une religion – « nous ne vous promettons pas la vie après la mort » –, leur cri de ralliement ressemble étrangement à la scansion conclusive d’une prière. La façon dont ce mantra accompagne la marche des participants est significatif : il n’y a pas que les corps qui doivent reconquérir la ville, il faut que la parole abreuve l’espace sonore.

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