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La Vengeance aux deux visages

La Vengeance aux deux visages

de Marlon Brando

  • La Vengeance aux deux visages
  • (One-Eyed Jacks)

  • États-Unis1961
  • Réalisation : Marlon Brando
  • Scénario : Sam Peckinpah, Calder Willingham, Guy Trosper
  • d'après : le roman The Authentic Death of Hendry Jones
  • de : Charles Neider
  • Image : Charles Lang
  • Montage : Archie Marshek
  • Musique : Hugo Friedhofer
  • Producteur(s) : Frank P. Rosenberg
  • Interprétation : Marlon Brando (Rio), Karl Malden (shérif Dad Longworth), Katy Jurado (Maria Longworth), Ben Johnson (Bob Amory), Slim Pickens (adjoint Lon Dedrick)
  • Bonus DVD : introduction par Martin Scorsese
  • Éditeur DVD : Carlotta Films
  • Date de sortie DVD : 11 juillet 2018
  • Durée : 2h21

La Vengeance aux deux visages

de Marlon Brando

Comptes moraux


Comptes moraux

Acteur mythique, Marlon Brando s’est essayé une seule fois à la réalisation au cours de sa carrière. Loin de se destiner à cette pratique comme le fit son acolyte Paul Newman, le célèbre interprète d’Un tramway nommé Désir s’est retrouvé embarqué derrière la caméra à la suite d’une succession de désaccords artistiques. Après une décennie qui fit de lui l’un des acteurs les plus puissants d’Hollywood, Marlon Brando s’engage dans un projet de western dont sa société de production détient les droits et pour lequel il envisage de confier la réalisation au jeune Stanley Kubrick. Mais leurs divergences artistiques ont rapidement raison de cette collaboration et Kubrick quitte le tournage. Pour ne pas voir le projet sombrer, Brando décide finalement d’en assurer lui-même la réalisation, avec le soutien financier de Paramount. Mais, le tournage se révèle particulièrement chaotique et coûteux car les dépassements budgétaires sont considérables et la production prend des proportions inhabituelles : le premier montage dure près de cinq heures, le temps de tournage est multiplié par trois, le budget est largement dépassé. Malgré un remontage imposé par le studio qui ramène l’œuvre à une durée « raisonnable » de 2h21, La Vengeance aux deux visages connaît un accueil mitigé et des résultats commerciaux décevants lors de sa sortie en salles et conserve bientôt un parfum amer de film maudit.

Il faut dire qu’a priori, au simple stade du projet, le film cumule les obstacles pour espérer être un franc succès. Il s’agit d’un western crépusculaire alors que le genre est en pleine mutation, déjà travaillé de l’intérieur par des cinéastes comme Robert Aldrich, Delmer Daves ou John Ford, avant que Sam Peckinpah et Arthur Penn ne poursuivent sa remise en question au cours des années 1960. À cette période de mutation du genre, se greffe le caractère tumultueux d’un acteur de légende, Marlon Brando, qui fait de cette histoire d’honneur bafoué et de vengeance une affaire personnelle, en y injectant notamment une bonne dose de masochisme et une dimension œdipienne plutôt inhabituelle dans le genre. Il n’aura pas fallu attendre la mort en 2004 du célèbre interprète du Parrain pour que le public prenne la pleine mesure de son caractère ambivalent. Fiévreux, excessif, impulsif, mais aussi érudit et politiquement engagé, Marlon Brando n’avait que la tiédeur et le consensus pour seuls étrangers. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que l’homme se risque à un projet cinématographique propre à de nombreux excès, ne reculant jamais devant la noirceur de ses personnages, les privant de tout ce manichéisme sur lequel s’étaient construits tant d’archétypes du western classique.

Dès les premières scènes du film, le ton est donné : Rio (Marlon Brando) est un bandit aussi séduisant que nonchalant. Dans le Mexique des années 1880, il commet hold-up sur hold-up, avec pour fidèle complice Dad (Karl Malden), tout aussi charismatique que lui. L’homme est un séducteur, plutôt ironique et vaguement mélancolique, bref une sorte d’Arsène Lupin du Grand Ouest. Pourchassés par les forces de l’ordre mexicaines, les deux hommes se réfugient dans les montagnes. Limités dans leur déplacement depuis qu’un de leurs chevaux a été blessé, les deux hommes sont obligés de se séparer. Rio confie alors à Dad le soin de partir à la recherche d’une deuxième monture. Mais, conscient de l’opportunité qui s’offre à lui, l’ami de toujours s’enfuit avec le butin et laisse Rio se faire attraper par ses poursuivants. Au bout de quelques années, le prisonnier parvient à s’échapper et n’a qu’une seule idée en tête : se venger de celui qui l’a trahi. Il part à sa recherche mais découvre qu’entre-temps, Dad est devenu le shérif respecté d’une petite ville américaine où il s’est remarié avec une femme mexicaine, déjà mère d’une jeune femme.

Rio va approcher avec prudence celui dont il souhaite se venger et le spectateur croit tenir là le principal ressort de ce film mortifère. Mais la situation est loin d’être simple car Dad reste une figure paternelle écrasante (son nom est sans équivoque) et incarne désormais la respectabilité aux yeux de tous, alors que Rio est le seul à savoir sur quel méfait celle-ci s’est construite. Plus compliqué encore, le fugitif finit par s’enticher de la belle-fille de son ex-complice, une jeune femme d’origine mexicaine dont la mère oppose à l’autoritarisme de Dad une dignité et une liberté de jugement remarquables. Point de voûte du récit, la scène qui marque les retrouvailles des deux anciens amis est probablement la plus belle et la plus forte du film. Dad, paisiblement allongé sous la véranda de sa maison voit son quotidien ronronnant se fissurer par l’arrivée en arrière-plan de Rio, seul porteur d’une vérité que tout le monde ignore sur le réel passé de celui qui dirige la petite ville. Dans ce plan, l’horizontalité du corps du premier, obstruant massivement le cadre, est contredite par la verticalité du second en arrière-plan, comme pour mieux souligner l’affrontement physique mais surtout symbolique qui va opposer les deux hommes autour de la trahison passée. Mais jamais le propos ne cédera à de possibles tentations manichéennes, ce qui n’a rien de surprenant lorsqu’on se rappelle que Marlon Brando s’est toujours attaché à jouer des êtres troubles et ambigus (Un tramway nommé Désir, Sur les quais, L’Homme à la peau de serpent) dans les années 1950. Il était vain d’espérer qu’il fasse de Rio une incarnation de la vérité venue bassement soulager une rancœur vieille de plusieurs années. Au contraire, il va emmener son personnage sur le périlleux terrain de la contradiction, le laissant progressivement se prendre au piège d’un système qu’il croyait maîtriser, à l’image de Brando réalisateur, embourbé dans un projet qui le fascine mais sur lequel il finit par manquer de prise, entre ses propres ambitions et les contraintes de la production.

Au sein de ce théâtre funèbre qui voit s’affronter deux anciens amis qui ne cessent de se tendre cruellement le miroir de ce qu’ils furent (un voyou pour l’un, un naïf pour l’autre), c’est toute une galerie de personnages passionnants qui défilent. Laissant la part belle aux femmes à qui il donne des personnages forts en caractère, souvent plus intègres que les hommes (qu’elles soient prostituées ou mères célibataires), Marlon Brando tient compte de chaque détail pour donner une véritable épaisseur psychologique aux enjeux (de virilité, de frustration) qui constituent la base même des relations entre les hommes. La volonté de dominer et la quête d’une respectabilité sont les deux dynamiques a priori antinomiques de cette allégorie morale sur la nature humaine qui tient véritablement en haleine pendant plus de deux heures. Aujourd’hui visible dans une version qui met pleinement en valeur le très beau travail effectué sur la photographie, La Vengeance aux deux visages fait partie de ces films vénéneux inscrits au panthéon du cinéma américain et qu’on aurait tort de laisser sombrer dans l’oubli. C’est aujourd’hui chose réparée.

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