Les Éditions Montparnasse ont entrepris de faire connaître à travers leur édition consacrée aux chefs d’œuvre du catalogue RKO les films de Gregory La Cava, maître de la comédie sophistiquée peu accessibles au public français. Après Primrose Path (1940), La Fille de la Cinquième Avenue (1939, avec Ginger Rogers) et Pension d’artistes (1937) tous les trois avec Ginger Rogers, c’est au tour de The Half Naked Truth de sortir en DVD. Préfigurant les thèmes qui seront ceux des comédies plus tardives, le film vaut surtout pour son inventivité de la matière sonore encore balbutiante.
Bonimenteur au débit ultrarapide, à l’imagination débordante et prêt à tous les arrangements avec la réalité, Jimmy Bates franchit allègrement le gouffre qui sépare le petit cirque miteux auquel le public fait défaut, du tout-puissant Broadway. À travers ce forain hyperactif incarné par Lee Tracy (qui fit merveille dans ce type de personnages à la morale extensible jusqu’à ce que les studios ne lui tournent le dos en raison de son penchant pour la bouteille), Gregory La Cava traite de son thème de prédilection : comment le passage d’un personnage d’une classe sociale à une autre met en lumière les travers de la haute société. Suivi de ses fidèles acolytes Achille et Teresita (Eugene Palette et Lupe Vélez), qu’il fait tous deux passer pour ce qu’ils ne sont pas, Bates s’autoproclame agent d’une princesse turque qu’il propulse star des spectacles très courus du producteur Merle Farrell (Frank Morgan). Le faux et l’usage de faux sont élevés au rang d’art puisque la prétendue princesse triomphe immédiatement, avant de dégringoler du cœur du public tout aussi rapidement. Mais le jeu de dupes mis en scène par Bates afin de faire passer, aux yeux des journalistes, du producteur et du public, une foraine mexicaine pour une princesse échappée de son harem se propage à tous les personnages qui mentent et trompent leur prochain de plus belle. Relations conjugales, amoureuses, amicales ou professionnelles apparaissent toutes comme corrompues.
En dehors du spectaculaire premier plan, plongée totale qui immerge immédiatement le spectateur dans le monde du spectacle (un artiste de foire saute en effet de plusieurs mètres de haut dans une piscine), la mise en scène évite tout effet ostentatoire pour se faire des plus discrètes et concentrer la recherche formelle sur la bande-son. N’oublions pas qu’en 1932, le cinéma n’était parlant que depuis quelques années, et que les techniques d’enregistrement contraignaient alors les cinéastes à imposer l’immobilisme aussi bien à la caméra qu’aux acteurs de peur que le brouhaha n’envahisse la piste sonore. La Cava prend à son compte cette phobie de la profession en situant une partie de son film dans une fête foraine où les camelots parlent tous en même temps et mêlent leurs boniments aux spectacles musicaux et aux bruits ambiants. Au milieu de cette confusion émerge le débit de mitraillette de Lee Tracy qui invente les mensonges encore plus vite qu’il ne parle. C’est ainsi toute l’ambivalence de la parole que La Cava parvient ainsi à traduire : elle peut n’être qu’un bruit parmi d’autres, mais peut aussi être source de mensonge, comme outil de fabulation.
Les inventions de langage de forains qui tordent la langue voisinent alors avec les jeux de mots nonsensiques qui vont faire les beaux jours de la comédie sophistiquée. Mais le talent de La Cava réside également dans le casting et le mariage de voix très hétérogènes : le ton aigrelet de Lee Tracy pris entre les graves de Eugene Palette et l’accent mexicain de Lupe Vélez. Chez La Cava, le cinéma n’est donc pas simplement parlant, il est aussi criant, déclamant (Eugene Palette cherche à convaincre une femme de chambre de se lancer dans la comédie en lui faisant travailler le monologue d’Hamlet !) et, bien évidemment chantant. La chanson « Hey Mister Carpenter », présente dès le générique, fait figure de leitmotiv, répétée et variée selon les situations du film, jusqu’à devenir une telle obsession pour Bates qu’il se met à l’entendre dans les sons de la vie quotidienne dans une scène dont la précision comique nous rappelle que La Cava a fait ses classes en tournant des deux – bobines pour des acteurs burlesques. Peu de cinéastes (King Vidor, George Cukor) se sont intéressés de cette façon à travailler. À l’image de sa ritournelle enjouée, The Half Naked Truth reste longtemps en tête comme une réussite en termes de tempo, de ton et de construction. À sa façon, La Cava, en travaillant le son comme une matière donnée formelle à part entière (comme l’ont fait quelques rares cinéastes comme King Vidor ou George Cukor) fait du cinéma un art pleinement musical.