Mon homme Godfrey

Mon homme Godfrey

de Gregory La Cava

  • Mon homme Godfrey
  • (My Man Godfrey)

  • États-Unis1936
  • Réalisation : Gregory La Cava
  • Scénario : Eric Hatch, Morrie Ryskind, Gregory La Cava
  • d'après : le roman 1101 Park Avenue
  • de : Eric Hatch
  • Image : Ted Tetzlaff
  • Montage : Ted Kent, Russell Schoengarth
  • Musique : Charles Previn, Rudy Schrager
  • Producteur(s) : Gregory La Cava
  • Interprétation : William Powell (Godfrey), Carole Lombard (Irene Bullock), Alice Brady (Angelica Bullock), Gail Patrick (Cornelia Bullock), Eugene Pallette (Alexander Bullock)
  • Éditeur DVD : Wild Side Vidéo, coll. « Vintage Classics »
  • Date de sortie DVD : 4 janvier 2011
  • Durée : 1h34

Mon homme Godfrey

de Gregory La Cava

Madame est servie


Madame est servie

De la screwball comedy qui a rayonné sur le paysage hollywoodien principalement pendant les années 1930, on a surtout tendance à retenir les nombreux chefs d’œuvre de Lubitsch, d’Hawks ou encore de Cukor. D’autres se sont plus humblement confrontés au genre (McCarey, Capra) sans en faire leur marque de fabrique ; d’autres enfin ont clairement disparu des registres. C’est un peu le cas de Gregory La Cava, habile faiseur habitué des studios entre les années 1910 et le milieu des années 1940, dont on ne cite que trop rarement le nom. À défaut de pouvoir découvrir le reste de son œuvre apparemment foisonnante, l’édition DVD de son plus célèbre film, Mon homme Godfrey, sorti en 1936, permet de se faire une idée du génie comique du réalisateur, même si le regard politique s’avère limité.

Le point de départ de l’histoire ne manque pas d’originalité : deux sœurs pourries gâtées ont fait le pari de trouver un démuni pour le ramener en trophée lors d’une soirée à thème où les membres de la haute société rivalise d’absurdité pour remplir le vide abyssal de leurs existences. Pour cela, elles se rendent dans la plus célèbre décharge de la ville et tombe sur Godfrey (William Powell) et tentent de l’embarquer. La moins arrogante des deux sœurs, Irene (Carole Lombard), finit par le convaincre puis, pour le remercier d’avoir gagné, décide de l’engager en tant que majordome. L’homme accepte et découvre une famille de doux-dingues où l’argent et l’opulence dictent les pires extravagances, au mépris d’une réalité sociale que la famille ignore en toute inconscience. Rescapé de la rue, Godfrey va donc déployer une énergie phénoménale à démonter les valeurs maîtresses de cette famille aussi déjantée qu’irascible, tout en s’évertuant à conserver ce nouveau job qui lui assure un toit et une position sociale (aussi modeste soit-elle). N’oublions pas que le film, sorti en 1936, ne peut, lui, ignorer les inégalités réelles qu’il dénonce. À l’extérieur de la salle de cinéma, les méfaits de la crise économique de 1929 perdurent, le chômage peine à se résorber. Frank Capra est même devenu le cinéaste rooseveltien par excellence, construisant la majeure partie de son œuvre autour d’un optimisme politique, économique et social, ce qui a permis au réalisateur de livrer des films aussi forts que L’Homme de la rue, Mr Smith au Sénat ou encore L’Extravagant Mr Deeds aux accents vaguement marxistes. De la part de La Cava, dans un tel contexte, on pouvait alors espérer une œuvre subversive où le choc des classes et le dérèglement qui en résulterait laisserait cours à un certain idéal anarchique.

Malheureusement, il n’en sera rien. Assez rapidement, les choix scénaristiques conduisent le film sur un terrain moins dynamité, mettant ainsi de côté les messages politiques trop subversifs pour une industrie du divertissement qui s’attache avant tout à vendre le rêve hollywoodien. Tout comme Capra qui n’était, au fond, pas un grand contestataire, La Cava préfère éviter de s’aventurer sur un terrain trop dangereux. D’abord, on apprend que Godfrey est en fait un héritier richissime qui a choisi de vivre chichement (dans une cabane aménagée dans une décharge) par simple choix idéologique. Cette première révélation résout de fait de nombreuses problématiques pourtant abordées par le film : la lutte des classes ne peut plus avoir lieu, l’ancien clochard reconverti en majordome a toutes les raisons d’être familier de l’environnement dans lequel il travaille (la classe naturelle de William Powell était déjà un indice). Pire, l’employé ex-Boudu sauvé des eaux est potentiellement plus riche encore que les affreux bourgeois qui l’embauchent : il va donc pouvoir leur faire la leçon. Les rebondissements qui s’en suivront viendront renforcer ce manque d’audace : la fortune du père de famille est sauvée grâce aux spéculations discrètes du majordome, le happy-end nous confortera dans l’idée qu’on ne se marie qu’entre membres de la même classe et les femmes se voient affublées des pires défauts (égoïsme, immaturité, superficialité) tandis que les hommes (le chef de la famille Bullock compris) ramènent constamment le débat sur la notion de mérite et incarnent la valeur travail si chère à nos politiques de tout temps.

Alors, pourquoi redécouvrir aujourd’hui ce film au regard idéologique terriblement daté ? Tout d’abord parce que Gregory La Cava fait probablement partie des grands oubliés et que d’autres avant ou après lui sont définitivement rentrés au panthéon d’Hollywood alors qu’ils pouvaient tout autant incarner un discours passablement réactionnaire (Leo McCarey dans Place aux jeunes en 1937 par exemple). Mais aussi parce que Mon homme Godfrey, en dépit des limites soulevées ici, reste un véritable modèle de screwball comedy. Si le rythme du film et des répliques (composante indissociable du genre) tient en haleine sans aucun relâchement pendant 1h30, c’est davantage la folie-douce des personnages qui donne au film de troublants accents poétiques, amenant certaines scènes à devenir de véritables manifestes en faveur de l’absurde. Avec une classe et une élégance évidentes, le réalisateur prend un malin plaisir à plonger ses personnages dans les situations les plus incongrues, redéfinissant ainsi les contours d’une normalité qui auraient pu laisser espérer toutes les audaces politiques (d’où la déception finale). Ainsi, il n’y a rien d’anormal à garer son cheval dans la grande bibliothèque ou à laisser le jeune gigolo de madame (jamais réellement défini comme tel, la censure veillait au grain) rythmer les repas familiaux par d’improbables déclamations. Au sommet de ce joyeux désordre règnent deux actrices, toutes deux impériales : Gail Patrick, en sœur pimbêche ne reculant devant aucune effronterie, mais surtout Carole Lombard (disparue prématurément quelques années plus tard en plein effort de guerre) qui campe une jeune capricieuse totalement déconnectée des réalités. Il faut par exemple voir avec quel génie elle simule lourdement un désarroi existentiel lors d’une soirée mondaine pour mieux culpabiliser celui qui a refusé ses avances. Même si les coups de maître sont nombreux dans ce film oublié qu’il faut aujourd’hui redécouvrir, cette seule scène justifie toute l’indulgence dont on peut faire preuve à l’égard d’un discours social et politique obsolète.

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