Les Aventures extraordinaires de Mr West au pays des Bolchéviks
Les Aventures extraordinaires de Mr West au pays des Bolchéviks
    • Les Aventures extraordinaires de Mr West au pays des Bolchéviks
    • (Neobychainye Priklyucheniya Mistera Vesta v Strane Bolshevikov)
    • URSS
    •  - 
    • 1924
  • Réalisation : Lev Koulechov
  • Scénario : Nikolaï Assev, Vsevolod Poudovkine
  • Image : Aleksandr Levitski
  • Décors : Vsevolod Poudovkine
  • Production : Goskino
  • Interprétation : Porfiri Podobed (Mr West), Boris Barnet (Djeddy), Vsevolod Poudovkine (Jdan l'aventurier), Aleksandra Khokhlova (la comtesse)
  • Durée : 1h10

Les Aventures extraordinaires de Mr West au pays des Bolchéviks

Neobychainye Priklyucheniya Mistera Vesta v Strane Bolshevikov

réalisé par Lev Koulechov

Immense succès populaire, Les Aventures extraordinaires de Mr West au pays des Bolchéviks tranche fondamentalement avec l’idée reçue que l’on peut avoir du cinéma soviétiques des années 1920. Pastichant le genre hollywoodien de la course poursuite et du burlesque, Koulechov et sa troupe d’élèves cinéastes de l’Institut national du cinéma s’attachent à démontrer à Mr West, et donc au spectateur, que le bolchévisme n’est pas la caricature que l’on s’en fait outre-atlantique, mais une grande et belle Idée qui fait de l’Union soviétique une terre enviable. Film révolutionnaire de genre burlesque, Mr West est une rareté que ses expériences formelles rendent très étonnante.

Riche Américain, Mr West, contre l’avis de sa femme terrifiée, quitte son continent pour partir à la découverte de l’Union soviétique et de son autochtone, le Bolchévique. Mis en garde par la presse de son pays contre la sauvagerie des individus qu’il s’apprête à rencontrer, il embarque avec lui comme garde du corps son fidèle compère Djeddy. Lev Koulechov reprend le procédé de Montesquieu qui, dans Les Lettres persanes, dresse le portrait de la société française à travers le regard que porte sur elle deux Orientaux aux critiques acérées. Le principe est certes ici renversé, puisque les préjugés de Mr West et Djeddy sont représentés dans le but de montrer à quel point le vrai Bolchévique s’éloigne de l’image que l’on se fait de lui outre-Atlantique. Les caricatures fonctionnent dos à dos : l’Américain riche et peureux, et son homme de main intrépide et sans réflexion, contre les moujiks sanguinaires, un couteau entre les dents. Tout comme les symboles des deux pays: bannière étoilée, colts et dollars contre samovar et manteaux de fourrure. Adoptant le regard de l’étranger qui arrive en terre inconnue, le spectateur suit la visite guidée qui, contre toute attente, lui est proposée sur le mode du western. Le sable des grands espaces de l’ouest américain est remplacé par la neige des vastes places et perspectives de Moscou, et Djeddy, acrobate, saute de calèche en calèche pour rattraper les bagages dérobés de son patron ou grimpe à des échelles télescopiques. Incarné par Boris Barnet – ancien boxeur et futur cinéaste, engagé par Koulechov dans son école de cinéma afin d’apprendre aux acteurs les gestes du combat, le cow-boy se pend à une corde façon Tarzan. Le rythme échevelé du montage ne renvoie pas du tout aux effets chocs produits par Dziga Vertov ou Sergueï Eisenstein à la même époque, mais au contraire du côté du film de course poursuite hollywoodien, voire au comique foutraque de l’Entracte de René Clair, sorti lui aussi en 1924. En même temps que Koulechov parodie les styles américain, il rend hommage à ses genres éminemment populaires, western, course poursuite et burlesque.

Mr West semble avoir emprunté ses lunettes d’écailles au comique Harold Lloyd, dont les grands succès mis en scène par Hal Roach sont sortis quelques années plus tôt. Le comique s’appuie sur la grande précision des gestes de l’acteur, découpés et isolés par le montage : Mr West se cache derrière son journal, puis retire brusquement sa jambe quand la Comtesse lui fait du pied sous la table. La mécanisation des gestes, accentuée par l’usage du gros plan, vient souligner le pastiche des attitudes et les effets comiques. Koulechov cherche à produire un cinéma physique, dans lequel les acteurs investissent leur corps tout entier, ce qui s’accorde tout à fait à son désir d’un film fondé sur le comique de geste, dans lequel les corps sont maltraités, attachés aux réverbères, ou chutant en pleine rue. En témoigne le petit numéro qui renvoie à la jeunesse foraine du cinéma en dévoilant les acrobaties d’un ventre qui ondule.

Cinéma de l’expérimentation, également, comme en témoigne la répétition d’une scène, vue sous deux angles différents, et surtout cette stupéfiante tentative de synchronisation du son le temps de quelques répliques ! N’oublions pas que Koulechov, outre sa carrière de cinéaste, dirigea l’Institut national de la Cinématographie – qui deviendra plus tard le VGIK – fondé en 1919 dans un contexte de nationalisation du cinéma par Lénine. Au sein de cette entité, il développa un enseignement basé sur de nombreuses expériences, auxquelles un groupe d’étudiants était appelé à participer (dont celle du laboratoire de films sans pellicule, réalisés à partir de photographies). Favorisant, comme c’est le cas pour Mr West, la réalisation en collectifs, chaque film est l’occasion de travailler sur des points théoriques. En effet, depuis ses jeunes années de théâtre, Koulechov écrit ses réflexions dont certaines paraîtront sous forme de recueil[1]Écrits, Lev Koulechov, édition établie par François Albera, Ekaterina Khokhlova et Valérie Posener, L’Âge d’homme, Lausanne, 1994. Au-delà de ses films, l’œuvre de Koulechov est donc théorique et pédagogique, lui qui entraîna dans son sillage l’actrice Aleksandra Khokhlova (qui joue la Comtesse), sa muse et future femme, ou le cinéaste Vsevolod Poudovkine (qui interprète le brigand Jdan).

Davantage connu pour la théorie sur le montage qui porte son nom, ou que l’on appelle également effet K, que pour ses réalisations, Koulechov a laissé son empreinte dans le cinéma russe, au-delà de ses films et de ses textes, par la transmission qu’il a fait de son savoir et de ses réflexions sur le cinéma. De son passé de décorateur de théâtre, il a conservé un intérêt profond pour le jeu de l’acteur, et il semblerait que les conclusions qu’il cherchait à tirer de sa fameuse expérience concernent davantage cette question que les principes de montage de cinéma. Tout le monde connaît le récit de cette expérience[2]Voir à ce sujet le numéro collectif de la revue Iris qui lui est consacré. Iris, Revue de théorie de l’image et du son, « l’Effet Koulechov », Paris, vol. 4, no 1, 1er semestre 1986, 135 pp. (que manifestement, Koulechov a livrée plusieurs années après l’avoir menée, ce qui explique ses nombreuses versions contradictoires) consistant à utiliser un unique plan du visage de l’acteur Mosjoukine présentant une expression la plus neutre possible et à le monter successivement suivi du plan d’un bol de soupe, du cadavre d’une femme, ou d’une petite fille qui joue. Il en déduisait ainsi que le jeu du meilleur comédien de théâtre était en quelque sorte annulé par la force du montage cinématographique. Cette conclusion que la performance d’acteur au cinéma devait donc trouver son expression spécifique à ce médium se voit très largement travaillée dans Les Aventures extraordinaires de Mr West au pays des Bolchéviks.

Avant ses fonctions de pédagogue, Koulechov fut employé comme cinéaste de propagande pour tourner, en 1917, un documentaire montrant le courage des soldats sur le front. Cette veine engagée et officielle de son cinéma sous-tend Les Aventures extraordinaires de Mr West, qui reprend, dans sa dernière séquence, le principe de la visite guidée de la Place rouge, pour montrer la grandeur de l’Union soviétique et le chaleureux accueil du vaillant Bolchévik. Koulechov affirmait, avec son film précédent, Sur le front rouge, sa volonté d’inventer un genre nouveau, le « policier révolutionnaire ». Il semblerait que Mr West, lui, témoigne de la naissance du « burlesque révolutionnaire ».

References   [ + ]

1.Écrits, Lev Koulechov, édition établie par François Albera, Ekaterina Khokhlova et Valérie Posener, L’Âge d’homme, Lausanne, 1994
2.Voir à ce sujet le numéro collectif de la revue Iris qui lui est consacré. Iris, Revue de théorie de l’image et du son, « l’Effet Koulechov », Paris, vol. 4, no 1, 1er semestre 1986, 135 pp.