Héritier de René Vautier, compagnon de route de Chris Marker et de Bruno Muel, le nom de Jean-Pierre Thorn est aujourd’hui presque oublié. Il incarne pourtant une voix politique et artistique singulière dans le cinéma militant et le documentaire français. Une rétrospective intégrale de ses films, organisée par la BPI (Jean-Pierre Thorn, fraternellement, du 16 septembre au 1er novembre), donne l’occasion de redécouvrir et de réévaluer son œuvre.
Le premier film de Thorn, au titre explicite (Oser lutter, oser vaincre), s’inscrit dans la mouvance du cinéma militant issu de Mai 68, qui mêle captation documentaire, pédagogie révolutionnaire et agit-prop. Le cinéaste construit son analyse politique à partir de l’exemple des luttes des ouvriers de Flins qui ont su déborder leurs syndicats pour entrer en grève, comme des millions de travailleurs – la France bascule alors d’une révolte étudiante à une situation pré-révolutionnaire. Le film montre concrètement la façon dont les grévistes ont été trahis par ces mêmes syndicats partis signer dans leur dos les accords de Grenelle et qui les incite à poursuivre la lutte. À partir de 1971, Jean-Pierre Thorn s’établit dans l’usine d’Alsthom à Saint-Ouen pendant huit ans, comme un certain nombre de jeunes militants maoïstes.[1] Robert Linhart tirera de sa propre expérience chez Citroën un livre extraordinaire, L’Établi, publié en 1978. Lorsque les ouvriers d’Alsthom UNELEC se mettent en grève en 1979, il tourne alors son deuxième long-métrage : Le Dos au mur, où il se défait de la rhétorique démonstrative de son premier film pour se placer au plus près des grévistes, dans une chronique du quotidien de ces six semaines de lutte qui ne déboucheront sur presque rien. L’amertume est palpable, comme elle le sera dans son unique long-métrage de fiction, Je t’ai dans la peau (1989).[2] On peut y apercevoir l’auteur de ces lignes, encore adolescent, jouant un militant des jeunesses communistes opposé à la guerre d’Algérie., inspiré de la vie d’une militante exemplaire, ancienne religieuse, syndicaliste et féministe, qui finira par se donner la mort en 1981 à la veille de l’élection de François Mitterrand.
La vitalité et la rage
Il aura fallu des années à Thorn pour financer et tourner ce film mal distribué. Alors, dès le début des années 1990, il revient au documentaire en se tournant cette fois vers les enfants de ses anciens camarades de luttes.[3] Thorn, rallié au collectif Cinélutte, a déjà tourné un moyen-métrage en 1973, La Grève des ouvriers de Margoline, qui évoque les difficultés spécifiques des travailleurs immigrés : les jeunes Noirs et Maghrébins de deuxième génération, élevés dans les ghettos des banlieues de France qui ont trouvé un moyen d’exprimer leur vitalité et leur rage à travers le hip-hop. Thorn a saisi, en l’espace de quelques films, que cette jeunesse était contre toute attente l’héritière de celle de mai 68 et que sa révolution, elle aussi, était avant tout culturelle. Et si elle avait peut-être oublié la tradition ouvrière et les slogans gauchistes, son aspiration à un bouleversement social se manifestait à travers la musique et la danse, devenues des instruments d’émancipation et d’expression de soi. C’est sans doute la partie la plus passionnante de son œuvre : Jean-Pierre Thorn y articule des chorégraphies mises en scène, les destinées personnelles des danseurs et une réflexion sur la ségrégation que subit la jeunesse d’origine immigrée avec ses propres mots. Avec Faire kiffer les anges (1997) et surtout On n’est pas des marques de vélos (2002)[4] Auxquels on peut ajouter Génération hip-hop ou le mouv’ des ZUP (1995) et 93 la belle rebelle (2010)., il invente une sorte de docu-comédie musicale hip-hop. Ce film propose une allégorie déchirante sur le sort de nombreux jeunes des quartiers populaires à travers le destin singulier de l’un d’entre eux : Bouda, enfant prodige du hip-hop, compagnon de Kool Shen et de Joey Star, mis sur le devant de la scène grâce à l’émission H.I.P.-H.O.P. (animée par Sidney, qui fera découvrir le rap à toutes les banlieues de France dès 1984). Le jeune homme bascule dans la petite délinquance et se voit condamné, à l’âge de dix-neuf ans, à quatre ans de prison et à une exclusion définitive du territoire français sous le régime de la double peine. Ce récit d’un acharnement judiciaire disproportionné contre un jeune homme talentueux mais indiscipliné résume l’implacable mécanique avec laquelle la France a discriminé cette jeunesse issue de l’immigration. La beauté du film se joue dans cette dialectique entre la liberté nouvelle et inouïe qu’offre la danse à de jeunes corps qui refusent de se laisser assigner à une place, et la force des déterminismes qui les rattrape et les rappelle à l’ordre. La parole et la danse y sont traitées à égalité, le langage des corps prolongeant, avec quelquefois beaucoup plus d’acuité et d’émotion, celui des mots. Retracer le parcours de Bouda, c’est revenir sur cette génération sacrifiée des banlieues, celle de la marche des beurs, qui a cru aux promesses non tenues que lui faisait la France. Il n’est pas impossible de voir dans On n’est pas des marques de vélos une influence marquante sur Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ? le premier film de Rabah Ameur-Zaïmèche, sur un homme expulsé en Algérie qui revient clandestinement dans sa cité de Montfermeil, ou sur La mort de Danton d’Alice Diop, où un jeune homme noir d’Aulnay-sous-Bois qui s’essaie à devenir comédien subit le racisme insidieux de ses profs de théâtre[5]Alice Diop sera d’ailleurs présente à l’une des tables rondes de la rétrospective..
Le dernier film de Jean-Pierre Thorn, L’âcre parfum des immortelles, sorti en 2019, revient sur la mort de celle qui fut son premier grand amour, en entremêlant sa mémoire avec les souvenirs de ceux dont il a documenté les luttes depuis 1968. Mais loin de sombrer dans la nostalgie, le film se conjugue aussi au présent en partant à la rencontre des Gilets jaunes qui occupent alors les ronds-points à Montabon dans la Sarthe. C’est peut-être la leçon à la fois apprise, mais aussi transmise, par le cinéaste : la lutte n’est pas conditionnée à la victoire, car comme l’Histoire, elle est sans fin.
Notes
| ↑1 | Robert Linhart tirera de sa propre expérience chez Citroën un livre extraordinaire, L’Établi, publié en 1978. |
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| ↑2 | On peut y apercevoir l’auteur de ces lignes, encore adolescent, jouant un militant des jeunesses communistes opposé à la guerre d’Algérie. |
| ↑3 | Thorn, rallié au collectif Cinélutte, a déjà tourné un moyen-métrage en 1973, La Grève des ouvriers de Margoline, qui évoque les difficultés spécifiques des travailleurs immigrés |
| ↑4 | Auxquels on peut ajouter Génération hip-hop ou le mouv’ des ZUP (1995) et 93 la belle rebelle (2010). |
| ↑5 | Alice Diop sera d’ailleurs présente à l’une des tables rondes de la rétrospective. |