Accueil > Actualité ciné > Critique > À peine j’ouvre les yeux mardi 22 décembre 2015

Critique À peine j'ouvre les yeux

La tête contre les murs, par Clément Graminiès

À peine j’ouvre les yeux

réalisé par Leyla Bouzid

Lors de sa sortie en salles le 23 décembre 2015, nous étions passés à côté du beau premier long métrage de Leyla Bouzid, À peine j’ouvre les yeux. Diffusé en catimini juste avant les fêtes de fin d’année, le film a depuis été édité en DVD en mai 2016, fort d’une réputation élogieuse entretenue par les nombreux festivals où il a été montré avec succès (Venise, Carthage, Bastia, etc.). Si la jeune réalisatrice née en 1984 a fait ses armes à la Sorbonne puis à la Fémis et que son film a bénéficié du soutien financier de la France, À peine j’ouvre les yeux n’en reste pas moins un enthousiasmant témoignage de cette parole libérée qui s’empare depuis quelques années du cinéma tunisien post-révolution. Mais alors qu’aucun nom n’était parvenu à émerger sur la scène internationale ces dernières années (la faute à un manque de distributeurs, à l’absence de politiques publiques et à un réseau de salles réduit à peau de chagrin), Leyla Bouzid semble s’inscrire dans le sillage de Raja Amari qui – en attendant la sortie du prochain Corps étrangers – a symbolisé dans les années 2000 la manière dont le corps féminin était mis à rude épreuve par le conservatisme religieux et l’exercice intrusif du pouvoir politique. Sauf qu’aux histoires de douces émancipations (Satin rouge en 2001) ou aux drames psychologiques étouffants (Les Secrets en 2009) qui se devaient de composer avec la censure, Leyla Bouzid peut désormais s’emparer de cette liberté retrouvée – mais toujours fragile – pour dénoncer la chape de plomb qu’a représenté la dictature menée par Ben Ali pour la jeunesse (mais pas que, bien évidemment).

Chanson pour une drôle de vie

Mais plutôt que de tenter le portrait générationnel impossible à constituer dans un pays aussi protéiforme que la Tunisie, Leyla Bouzid a préféré parler du milieu qu’elle connaissait : elle-même fille du réalisateur Nouri Bouzid, issue d’un milieu aisé, laïc et progressiste dans un pays où règnent en maître la corruption et la pression religieuse, la jeune réalisatrice se sentait probablement trop loin des difficultés rencontrées par les laissés-pour-compte du régime pour oser prétendre à devenir un de leurs porte-paroles dans un contexte politique aussi chaloupé. Sorte de versant tunisien du film iranien Les Chats persans, À peine j’ouvre les yeux va préférer s’intéresser à la culture alternative et au discours contestataire portés par une jeunesse aisée et cultivée. Pour cela, Leyla Bouzid structure entièrement son récit autour de Farah, dix-huit ans au moment des derniers mois de la dictature, et brillante lycéenne à qui ses parents prédisent des études de médecines qui feront toute la fierté de la famille. Sauf que la jeune femme, chanteuse dans un groupe de musique qui égrène les clubs de Tunis avec ses textes contestataires, rêve plutôt d’une carrière artistique, intimement convaincue que le changement ne peut venir que dans le refus du compromis. Déterminée à la limite de l’inconscience, Farah affirme une liberté qui inquiète son père pourtant tolérant et sa mère revenue de ses années de rébellion. Complètement rivée à Farah, la caméra enregistre chaque moment clé susceptible de contribuer à sa pleine affirmation : chanteuse, amoureuse, sensuelle, rebelle, égoïste et insoumise, la jeune femme assume pleinement son caractère changeant, peu préoccupée par les règles de bienséance. Le danger pour la réalisatrice aurait été de faire du personnage un monstre narcissique détenteur d’une certaine vérité et prenant l’ascendant sur son entourage : pourtant le récit ne fait jamais abstraction des rapports de classe tronqués qui régissent autant les relations que Farah entretient avec ses camarades qu’avec la bonne de la famille qu’elle rend complice de ses mensonges au risque de lui faire perdre sa place. Mais c’est peut-être parce qu’elle est assume cette inconscience de classe, qu’elle ne tient aucun discours politique à proprement parlé, que Farah ne symbolise rien d’autre qu’elle-même. Si son parcours fait bien évidemment écho à un désir de liberté et d’affirmation de soi, c’est par le prisme du regard que ce personnage jette sur son environnement sclérosé par la peur que le film trouve sa touchante singularité.

Dans les ténèbres

Raconter pareille histoire alors que la dictature tunisienne vit ses dernières heures est un bel acte en soi. Certes, on pourra reprocher à Leyla Bouzid de ne pas avoir eu la même lucidité courageuse que Yousry Nasrallah qui filmait en 2010 l’agonie du régime Moubarak dans l’engagé Femmes du Caire sans même savoir que tout le système étatique égyptien qu’il dénonçait allait s’écrouler quelques mois plus tard. Mais ce serait faire un mauvais procès à cette jeune réalisatrice dont le geste ne se limite ici pas à mettre en images le récit d’une jeune insoumise issue des classes aisées. Alors que bon nombre de passages s’attachent à mettre en scène les corps dénudés, l’expression des désirs, l’euphorie de la fête, c’est pourtant un vrai régime de terreur qui contamine à de nombreuses reprises le film. Au sommet de la pyramide, c’est bien évidemment le pouvoir politique et policier qui exerce sa menace sourde. Au plus près de Farah, la caméra laisse s’immiscer un hors champ inquiétant : celui d’une rue déserte en pleine nuit, d’une salle de spectacle bondée plongée soudainement dans l’obscurité, d’une station de bus où il est si facile de disparaître dans la foule, etc. Loin d’être invisible, le montage heurté du film contribue à cette insidieuse inquiétude : entre les raccords dans l’axe et les ellipses, À peine j’ouvre les yeux montre littéralement à quel point Farah doit systématiquement refaire le point sur chaque instant qui se présente à elle comme s’il s’agissait d’une réalité inédite où de nouveaux éléments parfois inconnus sont venus redistribuer les cartes. Dans le système que Leyla Bouzid décrit, le danger peut venir de partout : des hommes qui s’accommodent de confondre féminisme et filles faciles, mais aussi des propres enfants capables de devenir les bourreaux de leurs parents. L’une des scènes les plus fortes du film reste probablement à ce titre celle où Farah enferme sa mère dans sa propre chambre pour pouvoir faire le mur : elle sait bien que pareil acte aura des conséquences irréversibles mais face à une résistance qui allait à l’encontre de sa liberté, la jeune femme a préféré s’échapper avec pertes et fracas. Sans compromis, donc.

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