Accueil > Actualité ciné > Critique > Baby Boy Frankie mercredi 5 juillet 2006

Critique Baby Boy Frankie

par Anne-Sophie Nanki-Solignac

Baby Boy Frankie

Blast of Silence

réalisé par Allen Baron

Avec Baby Boy Frankie, Allen Baron utilise avec talent, sensibilité et intelligence, les outils dramaturgiques et stylistiques du film noir américain. Mais ici, pas de crime à élucider, pas d’« affaire » à résoudre, pas de mystérieuses disparitions à expliquer, l’intrigue policière est réduite à néant. La gageure pour l’auteur ne réside pas dans la description du milieu du crime, de la pègre. Elle consiste à dresser le portrait d’un homme gagné par la folie, Frank Bono, surnommé Baby Boy Frankie Bono (BBFB).

Après quelque temps passé à l’ombre, BBFB revient à New York afin d’honorer un nouveau contrat. Il doit assassiner un certain Troiano, un ponte de moyenne envergure de la pègre new-yorkaise. Alors qu’il file sa victime, Allen Baron nous immisce dans ce que l’assassin a de plus secret et d’impénétrable. Toute cette froide et placide assurance nécessaire à la parfaite préparation et exécution du crime (« Je te frapperai sans colère et sans haine comme un boucher » — Baudelaire) se trouve bouleversée par la rencontre d’un ancien camarade d’orphelinat et de l’objet de ses premiers émois amoureux, Lorrie.

Tueur à gages solitaire, névrosé, BBFB est fréquemment piqué d’accès paranoïaques et de poussées de fièvre qui lui font fuir le monde (on pense à Alceste Le Misanthrope, « Et parfois il me prend des mouvements soudains ; De fuir dans un désert l’approche des humains. » I, 1). À cet égard, ce qui peut apparaître comme étant une soumission au folklore iconographique du film noir (l’imperméable à la coupe élégante et ajustée et au col relevé, le chapeau de feutre incliné sur l’œil, les lunettes noires, et les gants, les sphères : chambre d’hôtel, cabine téléphonique, l’habitacle de la voiture etc.), se révèle être autant de moyen dramaturgique et diégétique de rendre sensible l’ex-inscription de BBFB dans un monde sans cesse périlleux.

Cette fièvre paranoïaque lui irradie les mains, les rend incandescentes comme des charbons, et tantôt les glace, même fourrées dans d’épais gants de cuir. Ces mains criminelles semblent ainsi s’animer d’une vie autonome, que BBFB ne maîtrise déjà plus. Ce sont les prémisses de la perte du sentiment unitaire du moi (de la personnalité, à travers l’appréhension de l’entièreté corporelle), qui figure en tête du tableau psychique de la psychose.

La schizophrénie rôde. L’auteur la rend palpable par l’utilisation d’une voix-off omniprésente. Il ne s’agit pas de celle, sourde et étouffée d’Allen Baron, qui incarne le personnage avec l’inertie féroce et désespérée d’un commandant assistant impuissant à son propre naufrage. Mais celle de Lionel Stander (Cul-de-Sac de Roman Polanski, L’Extravagant M. Deeds, Il était une fois dans l’Ouest, New York, New York), voix grasse et saillante. Elle est « la voie royale de connaissance » de la psyché de BBFB. Voix narratrice, instance énonciatrice parfois qui fait advenir la représentation, elle est la voix intérieure du personnage, de BBFB qui par son truchement s’interpelle, s’épie, se juge, se corrige, se châtie. Voix détachée du personnage en ce sens qu’il n’a pas de recul à son égard, mais qui tourbillonne infernalement, qui hante le film de bout en bout, elle torture par de douloureux souvenirs, en les faisant remonter du royaume des ombres par cette envoûtante incantation « Rememberings ! Rememberings !... » BBFB est mis au supplice par son passé, l’abandon parental, le dur orphelinat, la cruauté des enfants qui y partageaient sa misère, la solitude abyssale de l’existence au moment de Noël.

Une chose le mine au fond de son corps. La douloureuse aspiration à quelque chose d’autre, de mieux, d’élevé, à s’arracher à cette pente, cette dégringolade accélérée, cette irrésistible aspiration. Arrachement au destin en somme, posée comme motif fondamental dans l’édifiante séquence d’ouverture du film, sur laquelle défile le générique. Sublime scène d’accouchement figurée par la caméra traversant un noir tunnel de voie ferrée, l’œil s’abîme irrésistiblement dans le néant de l’obscurité, fasciné par cette tâche de lumière blanche inassignable au premier abord. La voix-off déjà hypnotise et enivre de parole relativement à la haine, la douleur. Le final débouche au grand jour sur l’accouchement, signifiant ainsi la naissance de la fiction, à la naissance du personnage principal BBFB, un certain jour de Noël. Cette scène d’accouchement est aussi une sorte de voyage directement expéditif vers la mort, vers laquelle le héros tend au fil du procès filmique, de plus en plus, enfermé entre les bords d’un cadre-carcan verrouillé de tous côtés, étouffant, suffoquant. Mort vers laquelle tout être vivant chemine comme sur des rails.

À cet égard ce « something special », murmuré dans la fervente et vibrante prière de l’enfant, au moment de Noël, qui nous est seulement donnée à imaginer par la voix-off-bourreau, est en dernière analyse, l’obscurité, le silence, la paix, le néant qui précède la vie. Au terme du film, il la trouve – cela lui coûte la vie – grâce à l’amour, et c’est là toute la grinçante ironie dramatique du film. Grinçante car cet amour n’est absolument pas partagé, et BBFB, est tant hermétique, autarcique, étranger au monde (les rares d’utilisations de cadrages larges du haut de l’échelle, qui traduise une l’étroitesse de vues et de perspectives, la perception d’une réalité celle de BBFB comme restreinte au stricte bords du cadre, centripète, non centrifuge), qu’il ne s’en aperçoit que trop et très tard. C’est un amour non partagé, fiasco exemplaire, qui permet la rédemption de BBFB, le rachat de son âme.

À la fin du film on retrouve le même réseau symbolique judéo-chrétien : l’homme retombe dans la fange et la nuit d’où il est sorti pour les besoins de la fiction ; BBFB s’enfonce dans la boue glacée abattu par ses commanditaires, pour avoir failli, avoir fléchi à un moment. Ce n’est pas un sergent Quinlan (La Soif du Mal, Orson Welles, 1957) souillé, dégradé qui retrouve pour dernier séjour l’immondice où la morale bien-pensante manichéenne le rangerait, mais c’est l’argile de l’état originel de l’homme, d’Adam, au moment où les célestes mains œuvraient à le façonner à l’image de Dieu. C’est une boue pure et saine, cataplasme apaisant pour les plaies à vif existentielles du héros, que le film nous a dévoilée.

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