Accueil > Actualité ciné > Critique > Chouf mardi 4 octobre 2016

Critique Chouf

© Pyramide Distribution

Street Credibility, par Nicolas Journet

Chouf

réalisé par Karim Dridi

« Un The Wire à la française », annonce dans un tweet la société 3B Productions à l’origine de Chouf. La série de David Simon et Ed Burns étant l’un des petits chefs d’œuvre télévisuels de ces dernières années, il n’est pas malvenu de s’en inspirer. Sauf que le film de Karim Dridi n’y puise pas un esprit, une démarche, des principes de mise en scène, mais ne fait qu’en copier-coller des pans entiers, à l’extrême limite entre hommage et plagiat.

La citation et l’emprunt font partie d’un jeu cinéphile qui peut faire sens. Chouf reprend ainsi à son compte la fameuse séquence de tirs à la Kalachnikov de Gomorra. Elle se trouve distordue, transformée pour et par une autre narration. Rien à redire dans ce cas. Mais la relation qu’entretient le film de Karim Dridi avec The Wire est bien plus ambiguë. On retrouve un personnage qui adapte les enseignements de l’école de commerce qu’il fréquente au trafic de shit. Le parrain agit bien sûr depuis le port. Ici il est libanais, dans The Wire il était grec. Le principe de la boucle générationnelle qui régit la série – les petits prendront la place des plus grands dans un cycle de violence sans fin – se retrouve tel quel dans Chouf au point d’en faire l’essence de son dernier plan choc. Bref si l’on a vu The Wire, le film perd vite en intérêt faute d’apporter un point de vue tout à fait original.

Rythme erratique

Depuis Khamsa, Karim Dridi bénéficie d’une aura certaine dans les banlieues marseillaises. Devenu culte, son film lui a ouvert des portes. Il peut aller là où des étrangers aux quartiers concernés ne pourront jamais mettre les pieds. Chouf est irrigué de cette connaissance du milieu du deal à Marseille. C’est un film de territoire qui circonscrit bien son action autour de quelques barres d’immeuble. Le problème est que Karim Dridi ne tire de cet intéressant bagage documentaire qu’une fiction pauvre. Parce que le script est trop sous influence de The Wire, on l’a dit, mais aussi parce que chaque fois qu’il s’émancipe de cette tutelle les pistes explorées peinent à convaincre. Le plus symptomatique est le parcours erratique de son personnage principal. Lâche, courageux, manipulateur, puis de nouveau lâche, et encore courageux, il en devient difficile à suivre. Le dernier tiers du long métrage donne de fait l’impression de procéder par à-coups, le récit partant dans une direction (il ne sert à rien de tuer untel) à une autre totalement opposée (il faut absolument l’assassiner) en l’espace d’une coupe de montage.

Forçant en permanence sa trajectoire tragique, même à l’encontre de toute crédibilité, Chouf en devient un film perturbant car des séquences visuellement inspirées (une tentative d’assassinat dans un parking qui n’a rien à envier au meilleur cinéma d’action américain) côtoient des moments de pure gêne (les scènes de romance sont catastrophiques). Dans ce long-métrage très sinusoïdal, un des acteurs principaux, Foued Nabba, attire l’attention justement par son jeu en ligne droite. Dans le rôle de Reda, le caïd au physique de nounours mais au regard d’acier, il fascine de bout en bout, s’engageant dans chaque scène comme s’il s’agissait d’un combat de boxe à la vie à la mort. Le plaisir évident que prend Karim Dridi à le filmer fait dire que Chouf aurait gagné à emprunter ses pas plutôt que ceux du jeune homme de retour au quartier après des années d’absence. Il avait là son Omar Little bien à lui. Quand il cadre son visage, son corps massif, il n’y a plus d’esbroufe, d’accélérations toc de l’image, ou d’effet de contre-jour à forte connotation biblique. C’est frontal, direct et pour le coup pertinent.

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