Accueil > Actualité ciné > Critique > Des gens comme les autres mardi 17 décembre 2013

Critique Des gens comme les autres

Petits arrangements avec la mort, par Fabien Reyre

Des gens comme les autres

Ordinary People

réalisé par Robert Redford

Icône du cinéma américain des années 1970, Saint Patron des réalisateurs indépendants grâce au festival de Sundance dont il est le fondateur, comédien souvent stupéfiant à l’inoxydable beauté (longtemps vécue comme une infamie par l’intéressé)... Robert Redford est un homme multiple. Il est également réalisateur, ce qu’il est souvent de bon ton de commenter d’un air embarrassé et poli, tant l’acteur respectable semble se caricaturer à l’extrême dès qu’il passe derrière la caméra. De succès publics pétris de bons sentiments (Et au milieu coule une rivière, L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux) aux pensums politiques imbitables (Lions et Agneaux) en passant par la fable philosophique carrément risible (La Légende de Bagger Vance), Robert Redford réalisateur ne semble désormais susciter qu’une sombre indifférence (ses deux derniers films, La Conspiration et Sous surveillance, sont passés totalement inaperçus).

American life

On oublie hélas que le premier film de Robert Redford en tant que cinéaste fut une éblouissante réussite artistique, doublée d’un beau succès public, qui lui valut les Oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur. Qui se souvient encore de Des gens comme les autres ? Sorti en 1980 aux États-Unis (et en 1981 en France), le film s’inscrit dans la veine, très en vogue à l’époque, des drames intimistes dynamitant avec finesse l’hypocrisie WASP et son lot de traumas sagement dissimulés sous le vernis des convenances sociales. Deux ans auparavant, Woody Allen faisait son Bergman avec Intérieurs ; deux ans plus tard, George Roy Hill adaptera à l’écran le roman culte de ces années-là, Le Monde selon Garp de John Irving. À chaque fois, le même décor : la côte est des États-Unis, ses grandes demeures bourgeoises remplies de familles respectables bien sous tous rapports, ses enfants polis et bien éduqués et ses soirées peuplées d’intellectuels qui parlent politique, littérature et golf. Pourtant, quelque chose doit craquer. Que se passe-t-il dans la famille Jarrett ? Le jeune fils (Timothy Hutton, splendide révélation qui ne confirmera hélas jamais ce bel essai), en proie à d’horribles cauchemars, a tenté de se trancher les veines et a passé un séjour en hôpital psychiatrique. Son père (Donald Sutherland), aimant et compréhensif, tente de le faire parler, l’écoute, l’encourage. Sa mère (Mary Tyler Moore, immense star de la télévision américaine, épatante dans un rôle à contre-emploi), championne toutes catégories du combo brushing-tailleur-sourire ultra-brite, évacue toute question qui fâche en feignant l’hyperactivité et la splendeur sociale. De quoi ne parle-t-on pas dans cette famille ? Du fils aîné, mort quelques mois plus tôt dans un accident de bateau dont seul le petit frère fut le témoin impuissant.

Familles, je vous « haime »

Redford filme cette famille en crise avec une immense pudeur et un respect infini pour ses personnages : tous, des plus évidemment sympathiques (le jeune fils, le père) aux moins défendables (la mère) sont étudiés avec un beau souci du détail, comme si le cinéaste souhaitait s’approcher au plus près de la douleur de chacun, pour mieux en révéler les secrets. Le film étonne par la somme de ses influences : au croisement d’un cinéma classique (on retrouve ici le Mankiewicz de Soudain l’été dernier, là le Kazan de La Fièvre dans le sang) et du nouvel Hollywood (Le Lauréat de Mike Nichols, Un mariage de Robert Altman), Des gens comme les autres trouve sa propre voie, puisant dans un certain classicisme pour le jeu de ses acteurs adultes et laissant à son jeune comédien le loisir d’interpréter son personnage avec toute la modernité de son âge. Le contraste entre les deux est saisissant et exacerbe le fossé générationnel entre les adultes et l’adolescent. Certaines scènes sont d’une bouleversante justesse : le fils qui trouve sa mère rêvassant dans la chambre du défunt aîné, donnant lieu à un dialogue de sourds qui trahit la gêne et la terrifiante incommunicabilité entre les deux ; ou encore, une scène apparemment anodine de photo de famille qui vire au règlement de comptes.

Au milieu de ces trois solitudes qui se cognent les unes contre les autres parce qu’elles ne savent pas quoi faire de leur souffrance, et qu’elles sont incapables de s’en parler, Redford désigne l’arbitre préféré du cinéma américain de ces années-là : le psy. Le film fait une apologie même pas déguisée de la psychothérapie : le personnage qui sera exclu du cercle familial sera celui qui n’aura pas accepté de parler au médecin confesseur. Des gens comme les autres ne sombre pas pour autant dans la caricature du film à thèse (pour ou contre la psychanalyse ?). Ce que Redford met en scène, c’est la douleur insupportable de la perte, face à laquelle chacun s’arrange comme il peut. Qui peut condamner les uns ou les autres ? Lorsque l’adolescent, enfin en paix avec lui-même et avec l’accident qui a coûté la vie à son frère, prend spontanément sa mère dans ses bras, celle-ci est pétrifiée. Pour elle, le chemin sera encore long. Peut-être n’arrivera t-elle pas jusqu’au bout.

Annonces