Accueil > Actualité ciné > Critique > Infidèlement vôtre mardi 22 mars 2016

Critique Infidèlement vôtre

Comment je me suis disputé (tout seul), par Ophélie Wiel

Infidèlement vôtre

Unfaithfully Yours

réalisé par Preston Sturges

En 1948, la grande période du scénariste-réalisateur le mieux payé d’Hollywood, Preston Sturges, est déjà derrière lui. Après Infidèlement vôtre, réalisé avec le soutien de la Twentieth Century Fox après son départ de la Paramount, Preston Sturges ne tournera plus que deux films aujourd’hui oubliés et disparaîtra de la mémoire trop sélective des cinéphiles. L’auteur de screwball comedy le plus doué de sa génération n’avait pourtant pas dit son dernier mot : la preuve avec cet exercice de style de haute volée.

Preston Sturges est le premier scénariste hollywoodien à être passé à la réalisation. Cette anecdote n’est pas anodine, car alors que nombre de cinéastes, et pas des moindres, se faisaient alors imposer les scenarii de leurs films par leurs "patrons" des studios, Sturges n’eut jamais à composer avec une histoire qui ne convenait pas à son style purement comique. Infidèlement vôtre en est un exemple comme les autres, mais certainement pas le moins brillant.

Sir Alfred De Carter est un homme heureux. Chef d’orchestre réputé, il est marié à une très belle femme, beaucoup plus jeune que lui. Mais alors qu’il se prépare à donner un concert avec le Philarmonique de New York, son insupportable beau frère lui annonce une terrible nouvelle : la jolie Daphne le trompe avec son secrétaire. Fou de jalousie, Alfred imagine durant le concert différents scénarios pour se sortir de cette situation : tuer sa femme et accuser l’amant du meurtre, lui pardonner et la laisser partir ou jouer à la roulette russe pour laisser le sort déterminer quel est l’homme qui partira avec Daphne...

La grande originalité d’Infidèlement vôtre réside dans sa construction. Chacun des scénarios qu’Alfred construit dans sa tête alors qu’il bat la mesure de son orchestre est lié à la musique qu’il interprète. Rossini sera le fil directeur du meurtre, Wagner celui du pardon et Tchaïkovski celui du suicide. Dans ce choix, rien n’est laissé au hasard, car le déroulement de chaque morceau correspond exactement à celui de chaque scène (certaines sont donc plus longues que d’autres), et les actes des personnages sont régulés sur les circonvolutions de la musique. La joie légère de Rossini définit l’acte jouissif et libératoire de l’assassinat de Daphne ; la noirceur désespérée de Wagner, le sacrifice du pardon ; et la tristesse poétique de Tchaikovski, le suicide à la roulette russe. À tout bien y réfléchir, le style de chacun de ces compositeurs n’est pas le reflet immédiat de la scène qui se joue devant nos yeux : comment penser que Rossini puisse donner envie de tuer ? Mais Sturges réussit l’impossible : convaincre de l’évidence de son choix, tout en déclinant adroitement l’idée, reprise dans une des répliques du film, que la musique classique provoque en nous des émotions inconscientes et irrépressibles. Entendu par un homme fou de jalousie, la virtuosité des phrasés de Rossini peut très bien le faire sortir de ses gonds, l’élan des violons suivant celui du rasoir découpant la gorge de sa jeune femme...

Si Infidèlement vôtre reste une comédie, certes noire, mais une comédie tout de même, c’est qu’il n’est d’abord question que de l’imagination du chef d’orchestre. Si la première scène de réglement de comptes entretient la confusion – le concert est-il fini ? Alfred a-t-il réellement tué sa femme ? –, la deuxième permet rapidement de reprendre le fil. Mais quand l’imagination rejoint la réalité, le plus drôle reste encore à venir : dans sa tentative de recréer ses scénarios, le chef d’orchestre échoue lamentablement. D’abord parce que tout ne marche pas aussi bien que dans les rêves (ce qui est l’objet d’une magnifique scène de pur burlesque), mais aussi tout simplement parce que Daphne n’admettra jamais sa culpabilité, n’étant pas... coupable. Sturges se permet même, idée brillante, de reprendre chacun des morceaux pour les tentatives avortées d’Alfred : Rossini suit ses innombrables chutes alors qu’il tente d’attraper un enregistreur dans une armoire ; Wagner constate sa difficulté à trouver de l’encre pour remplir le chèque de divorce ; et Tchaïkovski souligne la naïveté de sa femme qui déclare avoir souvent joué à la roulette russe avec son père...

Le sens aigu de Sturges pour la comédie est partout et peut même surgir dans des détails infimes, comme ce long travelling sur l’orchestre, qui dévoile une harpiste profitant de sa pause pour se refaire les ongles... Ou dans des répliques a priori anodines comme le fameux « You handle Haendel like nobody handles Haendel. And your Delius, delirious ! », jeux de mots malheureusement intraduisible en français. L’histoire racontée n’a pas vraiment d’importance pour Sturges, mais la façon dont il la raconte définit sa mise en scène. Le cinéaste est à la fois le maître du tempo, connu pour la vitesse de mitraillette de ses dialogues, déclamés sans temps mort, mais aussi celui de la digression. Il aime parler de tout et de rien, montrer des situations qui ne font rien avancer − comme cette longue séquence sur l’orchestre, où un joueur de cymbales un peu trop scrupuleux manque de rendre sourd tous ses camarades musiciens...

Sturges est un amateur des situations extrêmes poussées à l’extrême. Le choix de Rex Harrison pour interpréter Alfred De Carter est évidemment poussé non pas par le don de l’acteur pour la comédie (non avéré alors), mais par son élégance british qui lui fait dire ses dialogues comme du Shakespeare, décalage tordant lorsqu’il n’est gratifié que de répliques vulgaires... L’intérêt de Sturges pour le luxe et les classes sociales élevées, dont il était lui-même originaire, marchait toujours de concert avec son besoin constant de les faire tomber (littéralement) de leur piédestal. C’est tout le sens de cette longue séquence muette où Rex Harrison, tentant malgré lui de garder sa dignité d’aristocrate, s’étale de tout son long en se prenant cinq fois les pieds dans le téléphone, puis s’avoue vaincu face à un mode d’emploi pour le moins indéchiffrable...

Fourmillant de personnages secondaires savoureux, utilisés uniquement pour faire rire (ce qui était le premier objectif de Sturges), et de private jokes – ainsi Rudy Vallee reprenant son rôle de milliardaire obsédé par les comptes de The Palm Beach Story, Infidèlement vôtre est un parfait concentré du style de Sturges. Et puisque l’on peut aujourd’hui facilement découvrir son œuvre, en DVD ou au cinéma, pourquoi s’en priver ?

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