Accueil > Actualité ciné > Critique > La Vie de château mardi 27 mai 2014

Critique La Vie de château

Léger comme une plume, par Eva Markovits

La Vie de château

réalisé par Jean-Paul Rappeneau

La Grande Vadrouille et Papy fait de la résistance doivent beaucoup à La Vie de château. Jean-Paul Rappeneau est un des premiers réalisateurs français à avoir osé aborder sur le registre comique un épisode de la Seconde Guerre mondiale – ce qu’il refera en 2003 dans Bon voyage, son dernier film en date. Si certains l’en ont dissuadé, le casting impressionnant de ses collaborateurs prouve que d’autres ont pressenti le succès. Parmi eux : Alain Cavalier, Claude Sautet et Daniel Boulanger au scénario et aux dialogues, Michel Legrand à la musique, Pierre Lhomme derrière la caméra, Catherine Deneuve, Pierre Brasseur et Philippe Noiret devant. Plutôt honorable pour un premier film, lauréat du Prix Delluc remporté en 1965 face à nul autre que Pierrot le fou.

« Screwball »

Françoise Dorléac avait été pressentie pour le rôle de Marie, semblable à l’effervescente Agnès de L’Homme de Rio de Philippe de Broca tourné deux ans auparavant et pour lequel Rappeneau avait travaillé sur le scénario, mais c’est finalement sa sœur, Catherine Deneuve, qui en hérite. Et que l’on retrouvera neuf ans plus tard dans un rôle similaire dans Le Sauvage du même réalisateur aux côtés de Yves Montand. Celle qui fera chavirer les cœurs apporte une grâce et une vivacité sans égal à ce film délicieux et malicieux. Et ce dès le générique conçu par Walerian Borowczyk, avant qu’il ne devienne réalisateur, et qui révèle de façon pudique son penchant pour l’érotisme : les cheveux, la bouche, les yeux et les dents de la belle sont magnifiés par le langoureux thème musical composé par Michel Legrand.

D’abord coscénariste (de Zazie dans le métro avec Louis Malle, du Combat dans l’île avec Alain Cavalier et de L’Homme de Rio avec Philippe de Broca), c’est la visite d’une grande maison en Normandie en bord de mer qui provoque chez Rappeneau le désir d’y réaliser un film. Nous sommes en 1944. La guerre fait rage mais n’a pas encore fait irruption dans ce patelin paisible. Au grand dam de Marie, jeune châtelaine qui ne rêve que d’aventures et de se rendre à Paris. Son mari, sympathique mais empâté, ne souhaite pas l’exposer aux tentations de la capitale et la garde bien cachée du regard des autres. Jusqu’au jour où un officier allemand, tombé sous le charme de la jeune femme, décide de s’y installer avec ses troupes tandis qu’un jeune résistant français s’y implante afin de préparer la route des parachutistes américains en vue du Débarquement. Tout comme Le Silence de la mer de Vercors ou Suite française d’Irène Némirovsky, c’est l’installation des officiers allemands dans les foyers français, situation douloureuse s’il en est une, qui en est donc le thème principal. Mais à l’instar de To Be or Not to Be de Lubitsch, Rappeneau bascule tout naturellement dans la comédie avec l’espièglerie qui le caractérise.

Dans la veine des comédies trépidantes de Philippe de Broca, le rythme comique du film est endiablé, les péripéties s’enchaînant les unes après les autres, le débit mitraillette de Catherine Deneuve blessant tour à tour ses trois prétendants (son mari, l’officier allemand et le résistant français) rivalisant avec une Rosalind Russell d’une « screwball comedy » hawksienne. On la trouve au début du film dans un hamac, lisant nonchalamment Shirley de Charlotte Brontë, roman anglais du XIXe sur une jeune héritière, femme libre et indépendante. Marchant pieds nus et tout aussi libérée, Marie mène ces trois hommes par le bout du nez, déterminée à ne pas se laisser dominer et à parvenir à ses fins.

Fin d’une époque

Dans un noir et blanc lumineux – Rappeneau aurait aimé utiliser de la couleur mais n’a pas pu faute de moyens – un grand épisode historique se joue, les classes sociales s’affrontent, tradition et modernité se heurtent. Scène remarquable que celle où le personnage de la mère du châtelain, interprétée par la fabuleuse Mary Marquet, fait enlever par son cheval les piquets plantés par les soldats allemands dans son jardin afin de faciliter l’atterrissage des parachutistes. On se croit d’abord dans un roman de la comtesse de Ségur puis on bascule dans le film de guerre et d’aventure. Alors que ses confrères de la Nouvelle Vague s’inscrivent tous dans les rues de Paris et dans une contemporanéité totale, Rappeneau en prend le contre-pied, aussi bien dans les personnages, le contexte historique que dans le casting. Les scènes entre les deux monstres de théâtre, Pierre Brasseur et Mary Marquet, sont anthologiques et la prestation de Philippe Noiret raffinée, servis par des dialogues succulents très écrits.

La Vie de château fut un grand succès à sa sortie, restant dans les salles une année entière.. Il donne le ton pour le reste de la belle carrière de Jean-Paul Rappeneau qui oscillera entre comédie légère (Le Sauvage) et drame historique (Les Mariés de l’an II, Le Hussard sur le toit).

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