Accueil > Actualité ciné > Critique > Les Nouveaux Sauvages mardi 13 janvier 2015

Critique Les Nouveaux Sauvages

C’est pas moi, c’est l’autre, par Arnaud Hée

Les Nouveaux Sauvages

Relatos Salvajes

réalisé par Damián Szifrón

Moins de quarante ans, deux films à son actif (le dernier réalisé en 2005), l’Argentin Damián Szifrón fut l’un des invités surprise du dernier festival de Cannes. Il s’avançait, et s’avance toujours, gaillardement sous la bannière du promoteur Almodóvar, qui « présente » la chose – il n’est en fait pas que le présentateur mais aussi l’un des producteurs. Notre champion de la cinématographie espagnole a assurément inspiré le prologue où l’on retrouve le principe de la comédie outrancière perchée dans le ciel, plus précisément dans un avion, comme dans son dernier film, Les Amants passagers, pathétique brouet sorti en 2013. Rien que sur le papier, on sent pointer l’autosatisfaction suspecte d’un film passé par la case « calibrage produit » et le tamponnage règlementaire de la « valeur sûre ».

Le bidule commence ainsi : les passagers d’un avion se rendent compte peu à peu qu’ils sont tous liés à Gabriel Pasternak. Ce type, bien présent dans le vol, est un raté qui a décidé de régler ainsi ses comptes pour de bon avec les acteurs (et pourfendeurs) de son existence. Hommes et femmes plus qu’au bord de la crise de nerfs : le tout se termine par un piqué – de l’avion – tout droit sur un couple âgé se pavanant au cœur de son paradis pavillonnaire. Il s’agit du prologue ayant valeur de premier sketch, d’autres suivront après un générique où défilent des animaux sauvages : la vie sera cette jungle où l’homme déraille parfois de la bienséance de la civilisation pour se laisser aller à quelque instinct primitif. Les Nouveaux Sauvages est donc un film à sketchs, et le déroulé de cette idée, à la manière d’un triste protocole.

Les gros sabots du tâcheron

On pense – on ose – à A Touch of Sin de Jia Zhang-ke, qui partage les mêmes motifs (frustration et humiliation sociales débouchant sur des expressions de la violence) et une structure similaire (ici six épisodes contre quatre dans A Touch of Sin). On peut alors bien mesurer toute la distance entre les deux, quand le Chinois déploie une cartographie du pays et un réseau souterrain de cette violence – avec la question sous-jacente du soulèvement et de l’insurrection –, Les Nouveaux Sauvages fait paresseusement grouiller son petit monde dans sa fange. Et ce n’est pas la peine d’insister sur l’abîme séparant les mises en scène : la ciselure d’un côté, les gros sabots du tâcheron de l’autre.

Dans la foulée de la projection, on sera mieux armé pour affronter une époque de plus en plus complexe : on aura appris que le monde est cruel, avec des inégalités sociales (des riches et des pauvres, mais aussi, toujours plus de complexité, des ressortissants de la classe moyenne), des injustices (comme les PV abusifs dont les variantes pourraient être les serruriers véreux ou la hausse de la TVA), des tromperies, et aussi des adultères lorsque s’invitent sexe et sentiments. Et puis aussi de la violence. Beaucoup. Plein. Bien planqué derrière la farce avec ses rebondissements calculés au millimètre, le rapport à la violence n’en est pas moins complaisant et dessine rien de moins qu’une fable hourdée d’un populisme qui tache, avec l’idée satisfaisante et déresponsabilisante que le sauvage, c’est chacun d’entre nous, mais avant tout l’autre.

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