Accueil > Actualité ciné > Critique > Lulu, femme nue mardi 21 janvier 2014

Critique Lulu, femme nue

Fugue en eaux troubles, par Carole Milleliri

Lulu, femme nue

réalisé par Sólveig Anspach

Après Betty, sexagénaire forte en gueule, mais plus fragile qu’il n’y paraît dans Elle s’en va, Lulu, mère dévouée et épouse soumise, entame une fugue heureuse à la reconquête d’elle-même. Avec cette héroïne en transit, Sólveig Anspach, comme Emmanuelle Bercot, met en scène un road movie introspectif pour explorer les variations d’une féminité bridée. Le projet est noble, mais Lulu, femme nue se perd un peu en route, ou plutôt n’en choisit jamais une, entre réalisme social et comédie burlesque.

Être une femme libérée…

Quatorze ans après l’autobiographique Haut les cœurs, Sólveig Anspach met à nouveau en scène Karin Viard dans cette adaptation de la bande dessinée d’Etienne Davodeau. Après un entretien d’embauche désastreux, Lulu (K. Viard), quadragénaire depuis longtemps au chômage, rate son train et décide de rester à St Gilles-Croix-de-Vie pour une durée indéterminée. À cinquante kilomètres de chez elle à peine, cette femme casanière et timide est déjà ailleurs. Elle rencontre d’abord Charles (B. Lanners), un homme à la bonhomie rassurante malgré son passé douteux, puis Marthe (C. Gensac), vieille femme esseulée, et Virginie (N. Meurisse), jeune fille malmenée par une patronne aigrie. De ces rencontres, Lulu puisera sans surprise une force inédite pour reprendre sa vie en main… Ainsi Lulu femme nue fait la part belle à ses interprètes principaux, Karin Viard et Bouli Lanners. L’appropriation scénaristique (dans ses infidélités) valorise surtout une trajectoire de femme en pleine reconstruction personnelle, pour arriver à une émancipation que les albums de Davodeau ne lui offraient pas. En ceci, la lecture d’Anspach est intéressante. Mais le passage de l’imagerie BD au texte audio-visuel demeure un chemin sinueux.

… Tu sais, c’est pas si facile

Après une comédie douce-amère et décalée (Queen of Montreuil), Sólveig Anspach cherche à faire un pas de plus vers la fantaisie avec ce nouveau portrait de femme égarée. Cependant, la cinéaste doit cette fois-ci trouver sa place par rapport à l’univers graphique d’Étienne Davodeau et ses partis pris ne sont pas clairs. L’adaptation souffre donc d’un côté bancal, qui la place parfois à la limite du ridicule dans une mise en scène à la sentimentalité maladroite. Le passage de la case à l’écran, du trait à l’être de chair et de sang, propulse les personnages dans un cadre plus réaliste, auxquels tous ne résistent pas. Dans un décor vendéen réduit à une plage terne battue par le vent et à quelques rues tristes, les protagonistes de Lulu femme nue oscillent entre le réalisme sensible (pour Charles et la sœur de Lulu) et le stéréotype grotesque (les frères bigarrés de Charles, la patronne bourrue). Pourtant, Sólveig Anspach, riche de son bagage documentaire, sait aussi faire preuve d’une acuité sensible pour peindre la violence sourde de la solitude et la complexité des rapports humains : comme dans cet entretien humiliant où Lulu, étrange au monde du travail, répète toujours la même chose pour pallier un CV vide face à un recruteur condescendant, ou lors de l’aveu violent de Marthe, fatiguée d’être vieille. Mais, à ne pas choisir sur quelque pied danser, sa Lulu femme nue clopine…

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