Nostalgie de la lumière
Nostalgie de la lumière
    • Nostalgie de la lumière
    • (Nostalgia de la Luz)
    • Chili, France, Espagne, Allemagne
    •  - 
    • 2010
  • Réalisation : Patricio Guzmán
  • Scénario : Patricio Guzmán
  • Image : Katell Djian
  • Montage : Patricio Guzmán, Emmanuelle Joly
  • Musique : Miranda & Tobar
  • Producteur(s) : Renate Sachse

Nostalgie de la lumière

Nostalgia de la Luz

réalisé par Patricio Guzmán

Les engrenages se mettent en marche, un télescope intact du début du siècle, ou peut-être plus ancien encore, est dirigé vers le ciel pur et éthéré du Chili. Juste une machine, filmée avec amour par un passionné d’astronomie. Puis la voix off de Patricio Guzmán, qui accompagnera tout le film : « Jamais je n’aurais cru qu’un jour les plus grands télescopes du monde se trouveraient dans mon pays. » Le film est une déclaration d’amour aux étoiles et à l’astronomie. Mais pourquoi Patricio Guzmán, exilé politique, réalisateur de La Bataille du Chili (1974), du Cas Pinochet (2001) et de Allende (2004), en vient-il à nous parler de sa passion pour l’astronomie ?

L’idée du film a pour origine un lieu symbolique : le désert d’Atacama. Des gravures précolombiennes aux dépouilles des prisonniers politiques tués sous le régime de Pinochet, en passant par les villes fantômes qui entouraient les anciennes mines de salpêtre, ce lieu revêt une importance primordiale pour ce réalisateur qui poursuit ici son travail sur la mémoire, qu’elle soit collective ou individuelle. Mémoire archéologique lorsqu’il filme les momies, mémoire géologique avec les minéraux rares que l’on y trouve, mais surtout mémoire politique avec ces femmes qui cherchent désespérément dans ce désert infini, la pelle à la main, les dépouilles de leurs pères, mères, amis, morts sous Pinochet. Cette mémoire est mise en perspective par la problématique que nous pose l’astrophysicien, interrogé pendant le film : le présent n’existe pas. Certaines étoiles observées au télescope sont déjà éteintes, et pourtant nous les voyons lumineuses. Le travail de l’astrophysicien est donc un travail éternellement tourné vers le passé, comme le travail de l’archéologue ou du géologue, mais il nous permet de comprendre non seulement l’origine du monde, le big-bang mais également le futur.

Le désert d’Atacama est le point de convergences de ces interrogations philosophiques que Patricio Guzmán souhaite nous soumettre : l’importance de la mémoire pour comprendre le présent, pour être capable de vivre le présent. Aussi, pouvoir parler des exactions de la dictature de Pinochet, en retrouvant les charniers et les dépouilles des victimes, n’est pas seulement salutaire pour les proches, mais pour le Chili en général. Comme le dit Patricio Guzmán, son film n’apporte pas de réponses aux questions qu’il suscite. Il dresse des analogies et des parallèles qui deviennent porteurs de sens et qui revêtent, au fur et à mesure que le film avance, une dimension philosophique riche, profonde et stimulante.

La beauté du film réside dans l’équilibre entre la contemplation des très belles images du ciel étoilé et ce sol qui cache tant de secrets prêts à être dévoilés. Grâce et travail de l’astrophotographe Stéphane Guisard, les magnifiques plans du ciel, de ses galaxies et de ses constellations, rythment le film et nous plongent dans ce monde mystérieux, attirant et hypnotique. Pendant le film, une intervenante évoque l’idée de tourner les télescopes vers la terre, pour retrouver les morts : c’est justement le but de Patricio Guzmán. Réhabiliter le sol chilien, retrouver ses racines, son histoire pour redonner au Chili une véritable mémoire, dénuée de tout tabou. La nostalgie dont parle le titre correspond bien à ce passé regretté parce que l’on ne le connaît pas : pourquoi, nous dit la voix off, n’avons-nous aucune trace de ce qui s’est passé au XIXe siècle ? Pourquoi ce silence ? Cette douleur liée à l’absence de mémoire est sublimée par la contemplation des galaxies : aussi infimes soient les indices, les astrophysiciens poursuivent leurs découvertes sur l’origine de l’univers. Pourquoi ce travail ne serait-il pas possible avec le propre passé du Chili ?

La richesse philosophique du film est traitée avec une certaine subtilité par le réalisateur, qui réussit la gageure de nous faire rêver tout en nous faisant réfléchir. Le film n’est certes pas exempt de certaines longueurs, mais cela est dû à sa dimension contemplative et une mise en scène parfois plate. Néanmoins, le film se laisse voir comme on contemplerait les étoiles : jadis repères pour les explorateurs et toujours présentes aujourd’hui, ces étoiles éclairent le désert d’Atacama et offrent aux astrophysiciens la possibilité de comprendre le passé et d’imaginer de plus en plus finement le futur. Le sujet, certes complexe, donne lieu à un documentaire original, grâce à une approche subtile, cohérente et poétique.