Accueil > Actualité ciné > Critique > Passeur d’espoir mardi 12 mai 2009

Critique Passeur d'espoir

La fadeur de la pastèque, par Sébastien Chapuys

Passeur d’espoir

Put Lubenica

réalisé par Branko Schmidt

Un homme voit sa vie bouleversée par sa rencontre avec une immigrée clandestine : on reconnaît un canevas très en vogue dans le cinéma actuel. Concédons toutefois à ce Passeur d’espoir le mérite de l’antériorité par rapport à The Visitor ou Welcome : réalisé en 2006, il ne sort qu’aujourd’hui sur les écrans français. C’est hélas le seul intérêt d’un film qui parvient à cumuler les défauts de ces œuvres à prétentions humanistes avec ceux des productions européennes qui, lorgnant un peu trop ouvertement sur le modèle hollywoodien, ne font que rendre d’autant plus criant leur manque de moyens et de savoir-faire.

C’est pourtant avec une réelle curiosité qu’on allait découvrir la première œuvre distribuée en France d’un réalisateur par ailleurs chevronné (huit fictions et une vingtaine de documentaires). D’abord, parce que ce n’est pas tous les jours qu’un film croate sort sur nos écrans, et que celui-ci a déjà glané quelques prix [1]. Ensuite et surtout, parce qu’il a été coscénarisé par Ognjen Sviličić, le réalisateur d’une petite merveille d’intelligence et de sensibilité sortie en 2007 et passée injustement inaperçue, Armin, dont on retrouve d’ailleurs les deux acteurs principaux (Armin Omerovic et Emir Hadzihafizbegovic) dans ce Passeur d’espoir.

Fuyant la compagnie des hommes, Mirko, un ancien soldat, se terre dans une cabane perdue, sur la rive bosniaque de la Sava, un affluent du Danube qui tient lieu de frontière avec la Croatie. La mafia locale l’emploie occasionnellement pour faire passer la rivière à des clandestins chinois, surnommés les « pastèques » [2]. Un jour, la barque, trop chargée, chavire : tous ses occupants meurent noyés, à l’exception de Mirko et d’une jeune Chinoise.

L’ouverture du film est prometteuse par sa noirceur et sa sécheresse. Mirko est présenté tout à la fois comme un homme des bois et un junkie à la solde de brutes mafieuses : un personnage relativement antipathique. Il évolue dans des paysages de fin du monde : la large rivière boueuse, baignant dans la brume ou cinglée par des pluies diluviennes, longe d’anciennes installations industrielles désaffectées. La mise en scène parvient à rendre quasi-fantastique ce bout de nulle part, hanté par une loque mutique dont l’une des rares occupations consiste à pêcher à la dynamite, puis par une jeune femme perdue, que la faim et la volonté de poursuivre son voyage depuis un pays dont elle ne connaît pas la langue vont pousser à solliciter l’aide du responsable de la mort de ses compagnons.

Hélas, cette atmosphère prenante va voler en éclats au fur et à mesure du prévisible processus de "domestication" mutuelle entre ces deux personnages. Souligné par d’insistantes et inutiles notes de piano, leur rapprochement va enlever tout mystère à un film qui désormais va se contenter de suivre les chemins balisés de la rédemption pour cet ancien soldat que l’on devine (c’est lourdement sous-entendu) être sorti traumatisé des années de guerre civile en ex-Yougoslavie.

L’irruption du monde extérieur, via des personnages archétypaux inintéressants (un policier bonasse et corrompu, les mafieux caricaturalement bêtes et méchants, un jeune garçon simplet) va petit à petit venir parasiter le mélo, jusqu’à une fin inspirée de mauvais films d’action américains où le héros se transforme en machine à tuer chargée de purifier le pays gangrené en exterminant les scélérats. Ce changement de cap est à la fois prévisible et peu convaincant, comme si le réalisateur croate invoquait Rambo ou Travis Bickle [3] pour venir redresser les torts du présent et venger les crimes du passé. Inutile de préciser que, d’un strict point de vue cinématographique, le film de Schmidt n’arrive pas à la cheville de ses illustres modèles hollywoodiens.

Plus gênant : le film instrumentalise le personnage de l’immigrée clandestine, dont l’irruption va simplement permettre de révéler et de magnifier l’humanité de quelques autochtones, pour mieux l’opposer à la barbarie ou à l’indifférence de leurs concitoyens. C’est un schéma que l’on retrouve également dans des œuvres plus réussies (ou moins ratées) – Welcome ou The Visitor remplaçant juste la pègre croate par l’administration française ou américaine et, impuissance démocratique oblige, ne permettant pas à leurs héros ordinaires de régler le problème par un bain de sang. On commence à être toutefois irrité par ces personnages d’immigrés trop jeunes et beaux pour être vrais, fils adoptifs ou conjoints rêvés – la jeune Chinoise se fera bien entendu accepter chez Mirko en rangeant et en nettoyant l’intérieur crasseux de sa cabane – privés de voix [4] et même, comme ici, de nom, et subissant passivement aussi bien l’arbitraire bureaucratique et la cupidité des trafiquants que l’aide de quelques individus bien intentionnés. Quand donc les réalisateurs et les scénaristes se préoccuperont-ils de donner une épaisseur romanesque et une personnalité à ces clandestins qui n’existent trop souvent que comme prétextes, fantasmes ou faire-valoir ?

Notes

[1Passeur d’espoir a obtenu en 2006 l’Antigone d’Or et le prix JAM de la meilleure musique (une récompense dont on a bien du mal à saisir le bien-fondé…) au Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier, et le prix du meilleur acteur pour Kresimir Mikic au Festival du Film de Pula.

[2Le titre original du film, moins ronflant que sa traduction française, peut se traduire par « La route des pastèques ».

[3Le personnage principal du Taxi Driver de Martin Scorsese.

[4Dans le dossier de presse de Passeur d’espoir, Branko Schmidt l’admet sans détours : « J’ai effectivement choisi de ne pas sous-titrer les passages en chinois afin que les spectateurs se retrouvent dans la même position que le héros. »

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