Accueil > Actualité ciné > Entretien > Sébastien Pilote et Gabriel Arcand mardi 10 décembre 2013

Entretien Sébastien Pilote et Gabriel Arcand

Passion en CinémaScope, par Carole Milleliri

Sébastien Pilote et Gabriel Arcand

à l’occasion de la sortie du film « Le Démantèlement »

En plein « Cinéma du Québec à Paris » au Forum des images, le réalisateur Sébastien Pilote et son acteur principal Gabriel Arcand ont fait un voyage marathon à Paris pour présenter Le Démantèlement en ouverture du festival et rencontrer la presse avant sa sortie dans les salles françaises. Nous les avons rencontrés, en compagnie de nos collègues du Passeur critique et de Toute la culture, pour une table ronde décontractée.

Après avoir exploré un milieu urbain très particulier avec la concession de voitures du Vendeur (2011), qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer l’univers rural pour Le Démantèlement ? Était-ce lié à un territoire ou une histoire en particulier ?

Sébastien Pilote : Cela aurait pu être l’histoire d’un cordonnier qui démantèle la cordonnerie familiale après des générations, ou autre chose. Mais ce qui m’intéressait dans le milieu agricole, la ferme et le milieu paysan, c’était l’exploration d’un monde en voie d’extinction, en perdition, mais c’était aussi l’occasion de donner de l’envergure au film avec des paysans bucoliques, un environnement pastoral grandiose en contrepoint d’une petite histoire toute refermée sur un personnage. J’avais envie de travailler sur cette rencontre entre des gros plans sur les visages et des panoramas, des grands « landscapes ». Après, le personnage de l’éleveur de moutons me permettait de construire un père exacerbé, tout en expansion, avec en même temps quelque chose de très maternel. Dès la première scène, on le voit donner un biberon de lait à un agneau. Il met des bébés au monde toute la journée. Gaby est un parent en puissance. Pour moi, le démantèlement matériel de la ferme, de la terre, n’est pas anecdotique mais superficiel. La véritable histoire est dans le démantèlement des valeurs familiales et traditionnelles, et surtout dans le démantèlement de soi : comment la vie d’un homme est défaite en morceaux. Ces morceaux dispersés sont rassemblés dans un bloc qui est le film, mais on doit aller les chercher un à un. Gaby ne rencontre les gens qu’il connaît qu’un par un, jamais deux à la fois. Le vrai démantèlement est donc déjà entamé au début du film avec celui de la famille dispersée. Le film montre bien le démantèlement matériel de la ferme, la vente des râteaux, du troupeau, des bâtiments, de la machinerie qu’on divise et sectionne. Mais le vrai sujet du film, c’est le sacrifice du père qui n’est pas réciproque mais motivé par l’amour.

À qui aviez-vous envie de vous adresser avec ce film ?

SP : Le film s’adresse aussi bien à un public urbain que rural. On n’a pas besoin d’avoir vécu un naufrage pour aimer Titanic ou de voyager dans l’espace pour apprécier Star Wars ! Ce que je préfère c’est quand des spectateurs me disent que les personnages du film leur font penser à des proches. Quand le personnage de Gaby leur rappelle un père, un oncle, un cousin, c’est toujours touchant. Pour moi, Gaby représente la figure traditionnelle du père ou du grand-père québécois, l’homme assez silencieux, qui exprime peu ses sentiments, a travaillé toute sa vie pour ses enfants, pour sa famille et apparaît comme un grand édifice, une grande statue où l’on voit apparaître peu à peu des fissures.

Il y a une lenteur, ou plutôt une douceur, un calme dans ce démantèlement progressif, sans dramatisation excessif, sans précipitation. Le démantèlement apparaît comme un long processus, guidé par l’amour naturel de Gaby pour ses filles, comme un cycle de la nature…

SP : Oui, il fallait respecter le rythme de la nature, du travail de la terre. Mais pour moi, mon film n’est pas lent. Je suis toujours assez étonné car on me parle souvent du rythme du film, mais pour moi ce n’est pas un film lent comparé à beaucoup de films que j’ai pu voir. Par rapport au rythme télévisuel et à un certain cinéma industriel, il peut paraître lent. Mais même une comédie comme Frankenstein de Mel Brooks qui date des années 1970 est plus lente que mon film. Les gags, les petites actions sont lentes. La lenteur est une notion relative, c’est une question d’époque. Pour moi, c’est une qualité car le cinéma est un travail sur la durée. J’aime la contemplation, j’aime prendre le temps de regarder les choses pour exprimer une poésie du réel, du quotidien qui n’est plus là si on la raccourcit à l’essentiel, si on la réduit à un aspect utilitaire et efficace. Je ne veux pas faire un cinéma « efficace » avec une structure narrative convenue. Ce que je fais est plutôt de l’ordre de la chronique, d’où l’impression d’une certaine lenteur, car il n’y a pas ces fameux rebondissements chronométrés. Le démantèlement est construit sur un faux plat : on a l’impression de ne rien gravir, mais à la fin quand on se retourne on voit le chemin parcouru, on a gravi une montagne.

En préparation, comment avez-vous travaillé avec les comédiens sur la mise en place de ce rythme particulier, que l’on retrouve jusque dans les dialogues du film ?

SP : On a fait quelques répétitions, pas beaucoup, juste pour une mise ne bouche, une lecture du scénario avec les comédiens principaux (avec les filles, l’ami comptable, l’ex-femme). Ensuite on a répété quelques scènes seulement pour vérifier des trucs. Quand j’ai vu des acteurs en casting, la répétition est souvent déjà faite pour moi. Du coup je n’ai pas besoin de répéter. J’aime bien aussi répéter ou essayer de nouvelles choses une fois arrivé sur le plateau, même si je laisse assez peu de place à l’improvisation. Un bon acteur pour moi c’est quelqu’un qui sait bien lire un scénario, qui arrive en ayant trouvé les bonnes intentions. Avec quelqu’un comme Gabriel, on n’a pas besoin de parler beaucoup, on se comprend. Gabriel me disait souvent : « je comprends ce que tu veux dire, je comprends ce que tu veux dire ». Parfois sans que je n’ai rien dit !

Gabriel Arcand : C’est surtout quand il ne dit rien que je comprends ce qu’il veut dire !

Du coup, vous Gabriel Arcand, vous vous accordiez bien avec l’intention de votre personnage, dans son désir d’aider sa fille au détriment de son bien-être ?

GA : J’ai toujours défendu les choix qu’il fait, les émotions qu’il ressent, le parti qu’il prend. Je n’ai aucun problème avec ça. De toute façon, si je dois défendre un personnage, je dois l’aimer, je dois voter pour lui. C’est mon parti, c’est pour ça que je l’interprète ! Au fil des années, tout le monde a quitté Gaby (ses frères, sa femme, ses enfants), donc pour moi il a du développer une vie intérieure très intense du fait de sa solitude. Cette solitude est advenue à lui par la force des choses et cette vie intérieure n’est pas partagée, d’où son silence. Il a peu de moyens pour s’exprimer, mais il parle bien. Quand on a projeté au festival de Cannes, le public était très divisé. On entendait une partie de la salle dire : « Mon Dieu, quel destin terrible ! C’est vraiment un perdant ! C’est pathétique. » Et l’autre moitié répondait à la première : « Mais vous ne comprenez pas que c’est sa délivrance. Il va se libérer des charges qui pèsent sur ses épaules. » Et une des grandes qualités du scénario, c’est qu’il ne prend pas parti. Il montre un homme face à des choix, des décisions et vous en pensez ce que vous voulez de ses décisions. Elles vous attristent, elles vous réconfortent, elles vous amusent, vous rendent malheureux, elles vous font pleurer…. Libre à vous ! C’est la qualité du film de ne pas prendre parti. De même que lorsque Gaby arrive dans le petit appartement à la fin, on n’entend pas des violons lancinants qui vous font trouver (ou doivent vous faire trouver) que c’est bien triste ce qui lui arrive. Si j’avais eu, même à la lecture du scénario, un énorme conflit intérieur entre ce que j’ai à jouer et ce que je suis, je ne l’aurais pas fait. Mais il y a toujours une sorte d’harmonisation ou d’alignement qui se passe entre la vie intérieure du personnage et la vie intérieure de l’interprète. C’est une sorte de concordance que tu trouves, ou pas. Si tu ne la trouves pas, cela paraît dans le film. Ça donne alors l’impression que tu l’as fait pour des raisons alimentaires ! Et si la concordance est juste, cela paraît aussi à l’écran. Tu ne peux pas tromper. Une caméra, curieusement, on ne peut pas la tromper. On peut utiliser le mensonge ou la diversion, mais dans le fond quelque chose de vrai va transparaître.

Gaby subit une certaine cruauté. Il subit même des reproches…

GA : La benjamine, Frédérique, répète : « elle abuse de toi, elle abuse de toi ! » (en parlant de l’aînée). Gaby répond : « je le sais, elle a toujours été comme ça. » Il n’y a pas de surprise pour lui dans le comportement de sa fille aînée. Ça lui fait un petit peu mal quand elle ne se présente pas à la banque, mais ça reste sa fille. Balzac disait dans Le Père Goriot : « il aime ses filles, il aime jusqu’au mal qu’elles lui faisaient. » De la même façon, Gaby place ses enfants sur un piédestal. Mais il est aussi à une croisée de chemins intérieurement. Ce n’est pas pour rien qu’il retourne en ville voir son ex-femme. Il garde l’espoir que sa femme va revenir vers lui maintenant qu’il a tout laissé derrière lui.

Par rapport au personnage du père Goriot, Gaby n’est pas un très vieil homme. Il y a encore une vie possible malgré tout pour lui. Il aurait pu continuer de travailler, il en avait encore la force physique. C’est là aussi toute la beauté et le drame du film, non ?

GA : Il est vraiment à une croisée : il peut le faire comme ne pas le faire ce démantèlement. Tout est possible.

SP : Mais ça paraît aussi extrêmement difficile de recommencer quelque chose à cet âge-là. Il a vécu de sa terre toute sa vie. Je vois mal ce qu’il peut faire d’autre.

Concernant les références littéraires, elles sont présentes et en même temps elles ne sont pas du tout écrasantes, que ce soit Le Père Goriot ou Le Roi Lear. Le Roi Lear, on le voit avec les répétitions de Frédérique. Du Père Goriot, on sent la transposition, mais elle est loin d’être littérale. Ce n’est pas du tout la même histoire.

SP : En fait j’ai adapté le personnage du père Goriot : l’archétype, pas le roman. Je ne cherchais pas à faire Vautrin dans le milieu rural québécois. Je me suis inspiré, j’ai pioché comme un enfant dans un pot de bonbons pour développer ce qui me plaisait là-dedans. Mais pour moi, c’était la figure du père, dans sa psychologie, son caractère, qui m’importait. Une des deux filles s’inspire aussi du roman. Et puis, il y a quelques phrases que j’ai reprises. Quand je lisais Balzac, j’avais déjà commencé à écrire le scénario. Il y avait des phrases qui me semblaient pouvoir être mises littéralement dans le scénario. On y voit que du feu. Lorsque Gaby dit « Un père doit toujours donner pour être heureux », c’est de Balzac. Après, pour Le Père Goriot, Balzac s’est lui-même inspiré du Roi Lear, ou plutôt de la figure du roi pour créer celle du père Goriot. Mais il est en fait très loin du Roi Lear. Il n’y a pas de symétrie. Ça m’agace un peu quand on compare mon film au roman de Balzac dans les détails. Pour moi c’est assez évident que je n’avais pas voulu refaire le roman. C’est juste le personnage qui m’a inspiré. Dans Le Démantèlement, on retrouve aussi l’esprit de Tchekhov, avec des mondes en perdition comme dans La Cerisaie ou L’Oncle Vania.

Dans votre monde en perdition, la peur de vieillir est remplacée par un retour à une forme d’adolescence. Quand Gaby cherche un appartement, on lui demande un garant. Face à son ex-femme, il semble réapprendre à draguer comme un adolescent qui va voir une fille pour la première fois. Comme s’il rattrapait le temps perdu, non ?

SP : Je n’avais jamais vu ça comme ça, mais il y a de cela. Il se prend un appartement comme un jeune. Il répète « mon appartement, mon appartement ».

GA : Oui avec sa fille Frédérique, quand ils parlent de l’appartement, elle a l’impression qu’il retombe en enfance.

SP : Oui, je n’avais pas forcément vu ça comme ça. Mais c’est vrai. D’ailleurs, avec sa femme, il y aussi la question du temps. Elle travaille dans une bijouterie, mais on voit surtout qu’elle vend des horloges, Gaby y achète une montre. Son ex-femme lui dit : « tes vêtements n’ont pas changé, après vingt ans. ». Comme si le temps s’était arrêté pour Gaby. Avec sa femme, il entend le temps sonner quand elle lui parle, alors que le temps s’était arrêté quand elle l’a quitté. Il a une grande naïveté logique : ma femme m’a quitté à cause de la ferme ; si je quitte la ferme, ma femme va revenir. Je trouvais ça beau, cette grande fidélité. C’est pour ça qu’il n’a jamais fait un pas vers sa voisine, mais que le spectateur ressent le désir de le pousser dans une direction où il ne veut pas aller. Gaby reste fidèle à ses filles même si elles abusent de lui. Il reste fidèle à sa femme même si elle le trompe et le quitte. Je trouve ça beau.

Les deux filles ne semblent jamais prendre conscience de cette fidélité et ne s’inquiètent jamais pour leur père. Leur comportement participe au caractère troublant du film.

SP : Il faut voir les deux filles comme un même personnage. Il s’agit d’un enfant que j’ai fragmenté en deux. Un personnage joué par des actrices différentes, dans des peaux différentes, dans des mondes différents. Les deux filles ne peuvent pas se rencontrer, elles sont dans des univers parallèles, un peu comme dans le film de David Lynch, Lost Highway, avec la brune et la blonde. Pour moi, c’est ça. Donc la première représente l’égoïsme et ne se soucie pas des malheurs de son père, elle ne pense qu’à son intérêt et à la protection de ses enfants. C’est une mère avant tout. L’autre est plutôt égocentrique. D’ailleurs, c’est une actrice. Elle tente de diriger les regards vers elle, elle veut être aimée. Quand tu veux que les gens te regardent et t’aiment, tu dois te soucier des autres, contrairement aux égoïstes qui ne se soucient pas des autres. Donc Frédérique se soucie de son père, elle lui demande s’il veut qu’elle reste et elle est ouverte aux autres. Contrairement à Marie, qui est resserrée sur son univers à la fin, sur son rôle de mère, dans un gros plan. Alors qui est la meilleure ? Je pense que ce n’est ni l’une ni l’autre. Gaby les aime toutes les deux et elles sont sa lueur d’espoir. Pour moi, le seul remède au pessimisme, au fatalisme, c’est de faire des enfants, d’aimer ses enfants… ou de créer ! Le monde de la création c’est comme faire des enfants. C’est une infinité de possibilités et d’espoirs.

Dans votre premier film, Le Vendeur, vous vous intéressiez à un père seul, qui avait une fille et un petit-fils. Là, on retrouve un personnage de père isolé. C’est vraiment quelque chose qui vous intéresse, qui vous préoccupe la paternité ?

SP : C’est vrai, c’est un autre coup sur le même clou ! C’est un travail sur le même thème, mais différemment. Dans Le Vendeur, il s’agissait d’un homme qui ne voulait pas quitter son monde professionnel, à l’inverse de Gaby qui veut le quitter pour se réfugier dans quelque chose de plus personnel. Il s’agit bien de deux relations « père/fille », mais c’est carrément le sujet du film dans Le Démantèlement, alors que dans Le Vendeur le sujet c’était plutôt l’aliénation par rapport au travail et par rapport au monde dans lequel on vit.

Avec le personnage de Gaby, moins il parle, plus on est ému. Mais l’émotion est aussi poignante dans les scènes de ventes aux enchères, qui sont hyperréalistes, documentaires, tout en restant fictionnelles du fait de la présence de Gaby, très solaire, que l’on suit en permanence. Comment s’est passé le tournage de ces scènes où les commissaires-priseurs, avec leur langage incompréhensible, apparaissent comme de véritables bourreaux ?

SP : Pour moi, c’était très intéressant. J’ai beaucoup aimé tourner ces scènes. C’était un peu comme ma noce russe dans The Deer Hunter (Voyage au bout de l’enfer) de Michael Cimino. C’est le seul moment de mon film où l’on voit des événements communautaires. C’est le seul moment et le seul lieu où les gens sont ensemble et, en même temps, ce sont des funérailles, comme le dit un des personnages. C’était intéressant de mélanger des figurants, des vrais gens du coin, avec des acteurs au travail.

GA : C’est une séquence de reconstitution, mais tous les gens à part sont des agriculteurs de la région. Au visionnement, j’étais content car au milieu d’eux, j’avais l’air d’être un des leurs, je n’avais pas l’air d’un acteur transplanté de la ville. Celui qui fait l’encan dans le film, c’est un vrai encanteur professionnel.

SP : C’est le seul rôle parlant qui n’est pas interprété par un comédien. Mais c’est impossible à reproduire autrement. Moi-même je ne comprends pas ce qu’il dit !

La musique du film est aussi magnifique. Comment se sont opérés les choix de ce côté-là ?

SP : La musique originale du film est de Serge Nakauchi-Pelletier. Il fait partie de plusieurs formations au Québec, dont une qui s’appelle Power of first et pratique une musique progressive, un peu rock. Sinon, le film est aussi habité par toute la musique folk, qui ajoute une couleur américaine à laquelle je tenais pour le côté « vieux freak », retour à la terre. Je pensais aussi à la musique des Grateful Dead, des morceaux avec des paroles magnifiques, des références bibliques. J’étais inspiré par la musique country, folk, qui évoquent des racines, des traditions américaines très profondes. Comme le pick-up de Gaby, le camion Ford, la casquette de base-ball. Je voulais sauter sur ces symboles.

Le caractère envoûtant vient de la musique, mais aussi il est aussi lié à la beauté de l’image. Est-ce que le fait de tourner en 35 mm a changé quelque chose dans la conception tournage ?

SP : C’est une difficulté supplémentaire. Tu as besoin de plus de concentration. C’est comme une grande messe, un rituel. Lorsqu’une caméra 35 mm tourne, on la respecte, on ne parle pas, on économise la pellicule. On est plus dans un travail de réflexion. Pour moi, tourner en 35 mm, c’est comme construire un objet en bois. Tourner en numérique, c’est comme le faire en plastique. Le numérique est plus malléable, plus facile pour faire des effets spéciaux, pour coloriser les images. Mais ça donne des objets morts-nés. C’est comme si on avait enlevé l’aura du cinéma. Les copies numériques ne vieilliront jamais, qui vont rester belles. Mais je préférais le grand cirque : quand on arrivait à voir une copie dans une cinémathèque, dans un festival, c’était comme si le cirque dans une ville, c’était un événement. J’aime les événements. Aujourd’hui, avec le DCP, tu appuies sur un bouton et il n’y a plus d’événement. Le 35 mm est un million de fois plus beau que le numérique pour moi. Ce n’est pas vrai que le numérique commence à se rapprocher et il n’y arrivera jamais. Il a une froideur, n’a pas la même amplitude. On ne peut pas comparer ça avec un film comme The Big Trail de Raoul Walsh (La Piste des géants) tourné en 1928 en 70 mm, c’était avant le Scope avec le procédé Fox ou les films Vista Vision de John Ford, en Technicolor. Avec les évolutions techniques d’aujourd’hui, on s’aperçoit que le progrès n’est pas continu et que parfois on régresse. Mais tourner en 35 mm, ça devient de plus en plus difficile. Les maisons de service disparaissent, les laboratoires ferment. Le Démantèlement a été le dernier film en 35 mm développé dans le laboratoire Technicolor de Montréal. C’est quand même triste de faire un film après 120 ans d’histoire et d’arriver à être le dernier. J’aurais préféré ne pas vivre ça.

C’est le démantèlement d’un support aussi…

SP : Oui, et ce sont des métiers, des artisans qui disparaissent et ne peuvent s’adapter aux nouvelles technologies. Mais on va peut-être avoir un retour, comme un effet d’élastique, car certains cinéastes tiennent encore à tourner en film...

Propos recueillis par Carole Milleliri le 28 novembre 2013 à Paris.
Remerciements à Sébastien Pilote et Gabriel Arcand, Mathilde Incerti et Jérémie Charrier.

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