Accueil > DVD & livres > Livres > Il était une fois en Amérique de Sergio Leone mardi 28 décembre 2010

Livres Il était une fois en Amérique de Sergio Leone

Dissiper la brume, par Romain Genissel

Il était une fois en Amérique de Sergio Leone

Il semble aujourd’hui désuet de penser l’intégralité d’une œuvre qui aurait été plus que commentée ou n’existerait finalement pas (une bonne part du cinéma contemporain). Saluons le geste des éditions Yellow Now, qui laissent à de brillants analystes le soin de prolonger la vision de films qui ne se donnent ni ne s’oublient facilement. Et c’est aujourd’hui avec un essai passionnant que Jean-Marie Samocki fait rejaillir « les effluves persistantes de mélancolie » d’un film à « la densité écœurante ». L’œuvre (référencée) d’une vie qui, selon l’auteur, augurait une nouvelle période créatrice, matérialisée ici par cet ample édifice temporel.

Hormis le livre de Jean-Baptiste Thoret, Sergio Leone [1], qui laisse peu de place au dernier film du cinéaste, et l’excellente analyse de Stéphane Bou (« La Tristesse de Noodles ») parue dans la défunte revue Simulacres, il y avait comme un manque, une absence quasi honteuse. L’« injustice » veut que le nom Leone soit constamment rattaché à ses westerns et que la « trilogie du Dollar » ou les chorégraphies d’Il était une fois dans l’Ouest soient aujourd’hui reconnues et cent fois revisitées. Il était une fois en Amérique résiste et, du fait de son ampleur, il est difficile de s’y frotter. Expérience d’un temps où s’entremêlent le rêve et la perte, le fantasme et les désillusions, l’ultime épopée de Sergio Leone reste une épreuve (dramatique, photographique et élégiaque) d’où l’on ressort, comme son héros, le regard triste et voilé. Un voyage au bout de la nuit que l’analyste s’acharne ici à déchiffrer en se tenant au plus près des images et d’une esthétique moins baroque, plus secrète.

Samocki débute son livre par cette sensation de vide et ce sentiment de mélancolie qui nous enveloppe au terme de ce rêve de cinéma et d’Amérique blessée. Il laisse à Leone le soin d’expliciter les intentions de son projet avant de nous renvoyer à cette culture romantique qui, propre à la trilogie des Once Upon a Time, tient lieu « du mythe universel des espérances déçues ». Les mythes d’Abel et Caïn, d’Ulysse, seront aussi convoqués afin d’éclairer le propre d’un mécanisme tragique où « la vie des hommes est combattue par une logique de dépossession ». De là : « un ratage individuel, assez dérisoire (l’aveuglement d’un homme qui se rend compte à la fin de sa vie qu’il s’est trompé) offre à Leone l’origine d’un récit à l’ampleur spectaculaire. » Selon ce double mouvement pris sous des arcanes mentales et flottantes, Samocki va dégager tout ce qui, en termes plastiques et narratifs, travaille la séduisante tristesse du récit de Leone. Et, pareil au film, la lecture du livre ne s’émargera pas de l’ambitieuse idée qui consiste à « intégrer la légende de l’Amérique et de ceux qui l’ont fondée en un récit d’initiation et de la découverte mais aussi de critiquer cette conception de l’histoire, sans pour autant que cette remise ne cause du mythe détruise véritablement le rêve et le fantasme ».

Le programme est vaste et il faudra avoir en tête tout le déroulement d’un film qui, s’il obéit à une peinture néo-classique, foisonne d’images fragmentées, éclatées. Samocki interroge avant cela et avec pertinence les références de Leone (roman noir, films de gangster, Proust et Chaplin) ainsi que son héritage secret (l’amoralité des figures légendaires dans Miller’s Crossing, le devenir fantomatique du gangster chez Coppola/Ferrara et l’étrange retour de Joey dans A History of Violence).

Vient ensuite la question de la circulation du temps et les enjeux de montage qui la fonde. La fumerie d’opium (nommé ici « chambre d’éternité ») à partir de laquelle Noodles (De Niro) se tient dans une position de spectateur sera l’épicentre d’un édifice fondé sur des mécanismes mentaux (souvenirs, fantasmes ?). Et contrairement à ce que l’on peut croire, même si Leone préserve la partie enfantine de la fameuse cruauté des rapports qu’on lui connaît, son dernier film n’obéit pas pour autant à une structure grandeur et décadence. Car si l’énigmatique ouverture exprime un désir de romanesque, elle débute surtout par le désenchantement et la trahison (les accents mortifères de la fin de la prohibition et la trahison de Noodles). Dans la même logique, l’analyse de la double fonction du raccord (accélération/figement, liaison/désillusion) en écho aux fantasmes et aux perceptions qui se fixent à l’enfance, dévoile un enfermement mortifère qui traversera les trois époques dépeintes. Enfin, les destins de Noodles, Max et Deborah ne semblent jamais décoller puisqu’ils sont toujours fondés sur des raccords impossibles et le lamento d’un ballet fondé sur d’incessants adieux et retrouvailles.

Le tour de force d’Il était une fois en Amérique, même s’il porte en son cœur la mort du cinéma, la crise du héros et des images, repose sur un refus de se perdre dans des récits labyrinthiques et une fragmentation trop abstraite. La chaîne d’images qui s’échappe de la fumerie d’opium tient ainsi lieu du mythique chassé croisé Europe/Amérique d’un cinéaste qui rêve « la puissance extraordinaire de fiction » (du cinéma américain) pour s’éteindre sur la ruine du présent et le cadavre d’une ville (New York) que traverse un vieillard vaincu. À travers cette épopée qui referme la parenthèse d’un cinéma questionnant sa perte et son décès annoncé, Sergio Leone est ainsi parvenu à filmer le rêve en privilégiant « la matière à l’immatériel, les formes et leurs découpes à l’abstraction de la substance, ce qui est clos à l’infini ». Et de l’idée même de « fonder la pensée sur une satisfaction visuelle », l’admirable livre (et le montage de son portfolio) de Jean-Marie Samocki le lui rend(ent) admirablement.

Notes

[1(éditions Cahiers du Cinéma)

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