Trente ans après une première tentative ratée et vécue, chez Nintendo, comme une humiliation, ce projet d’adaptation de la saga Super Mario Bros. emprunte une voie autrement plus convaincante : celle du burlesque. Au début du film, Mario et Luigi répondent à l’appel d’un tout premier client pour réparer une fuite d’eau à l’autre bout de Brooklyn, mais leur camionnette tombe en panne et les deux plombiers doivent s’y rendre à pied. Bloqué par un chantier, Mario commence alors à escalader les barrières et à sauter de plateforme en plateforme, entraînant son frère avec lui. À ce moment, la caméra coulisse sur le côté pour suivre, par un travelling latéral, leur progression à travers les échafaudages, dont ils s’approprient les surfaces et les aspérités pour avancer. Au-delà du clin d’œil évident au scrolling horizontal qui caractérise les jeux initiés par Shigeru Miyamoto, le cadrage met en lumière une filiation bien connue des cinéphiles adeptes de platformers : le mouvement des corps bondissants, conjugué à une échelle de plan permettant d’apprécier la longueur d’un saut en avant, évoque sans détour le cinéma de Buster Keaton. On pense en particulier à la course-poursuite des Fiancées en folie dans laquelle l’acteur-réalisateur, filmé en vue latérale, sautait au-dessus d’un gouffre, dévalait des pentes dangereuses et s’accrochait à la cime d’un arbre pour descendre d’une falaise.
Jamais la mécanique du jeu de plateforme n’aura affiché de manière aussi évidente sa filiation avec le slapstick, genre avec lequel Super Mario Bros. le film partage un même attrait pour les pirouettes, rebonds et dégringolades comiques. C’est la grande qualité du film (coproduit par Nintendo et Illumination, le studio franco-américain derrière Moi, moche et méchant) que d’associer la vélocité d’un cartoon numérique – cinéma sans attache où les figures sont capables des plus improbables prouesses – aux enjeux gravitationnels du burlesque – cinéma du saut et de la chute, où le corps est au contraire en prise avec la matière et les lois physiques du monde réel. L’avantage d’adapter une saga aussi peu portée sur la narration que Super Mario Bros. est en effet de pouvoir s’affranchir de tout programme thématique. En tenant sur à peine deux lignes, le récit s’éparpille peu : arrivé dans le royaume Champignon, Mario est séparé de son frère et doit, pour le libérer, affronter aux côtés de la princesse Peach le maléfique Bowser. L’intrigue se présente dès lors comme un prétexte à l’enchaînement de scènes qui, sans éviter le piège un brin rébarbatif de la citation référentielle, sont entièrement tournées vers le développement de situations burlesques : une réparation chaotique dans une salle de bain inondée, un passage dans les égouts new-yorkais, un combat dans une arène flottant dans les airs, une virevoltante course-poursuite en karting, etc. À son meilleur, le film emprunte même à Tintin et Fury Road – les deux grands films d’action burlesque de la dernière décennie – quelques mouvements et idées de mise en scène, que ce soit un long plan-séquence aérien ou le surgissement vrombissant, sur la rainbow road, de véhicules que l’on croirait issus de la saga Mad Max (les koopas sont présentés comme des métalleux kamikazes, tandis que Bowser ressemble à un Immortan Joe enfantin).
En tirant parti de la légèreté d’une saga plus cinématographique qu’elle n’y paraît, le film s’épanouit sur un terrain progressivement délaissé par les derniers Pixar, des années après le génie burlesque dont témoignait pourtant Monstres & Cie. Au mitan d’En avant, deux séquences faisaient par exemple écho au genre du platformer (au-dessus d’un gouffre et dans des égouts), avant d’être aussitôt canalisées et rattachées au thème surplombant (et rebattu) du deuil à conjurer. Mais dans le même temps, le film adapté de la saga de Nintendo manque peut-être de ce qui faisait malgré tout la qualité d’En avant, à savoir le sentiment qu’un voyage avait bel et bien été accompli, avec un dénouement à la hauteur de l’aventure. Plus à l’aise dans la construction de scènes d’action isolées que dans le déploiement d’une trajectoire romanesque, Super Mario Bros. le film alterne entre deux châteaux trop rapidement reliés (du palais de Peach à la cité des Kong), après une traversée des décors emblématiques de la saga, hélas expédiée en quelques plans seulement. S’il manque en définitive un peu d’ampleur à ce récit au fond très calibré, on peut se réjouir que le « Nintendo Seal of Quality », label d’un studio réputé pour livrer des titres à la rigueur ludique souvent infaillible, s’applique désormais aussi au cinéma.