© Météore Films
Nuestra Tierra

Nuestra Tierra

de Lucrecia Martel

  • Nuestra Tierra

  • Argentine, U.S.A., Mexique, France, Pays-Bas, Danemark2025
  • Réalisation : Lucrecia Martel
  • Scénario : Lucrecia Martel, Maria Alché
  • Image : Ernesto De Carvalho
  • Son : Guido Berenblum, Manuel de Andrés, Emmanuel Croset
  • Montage : Jerónimo Pérez Rioja, Miguel Schverdfinger
  • Musique : Alfonso Olguín
  • Producteur(s) : Benjamín Doménech, Santiago Gallelli, Matias Roveda, Joslyn Barnes, Javier Leoz, Julio Chavezmontes
  • Production : Rei Pictures, Louverture Films, Piano, Pio & Co, Snowglobe, Lemming Film
  • Distributeur : Météore Films
  • Date de sortie : 1 avril 2026
  • Durée : 2h03

Nuestra Tierra

de Lucrecia Martel

Une autre voix


Une autre voix

« Personne ne les écoute au tribunal » : dans une vidéo précédant de quelques minutes le meurtre de Javier Chocobar, chef de la communauté Chuschagasta, son futur assassin résume quel traitement est réservé aux indigènes qui ont le malheur de se plaindre des expropriations dont ils sont victimes. En 2018, après neuf ans d’impunité, le procès s’ouvre. Si la voix des Chuschas en est presque absente, c’est que l’appareil judiciaire en Argentine est l’apanage des dominants. La parole des accusés circule au contraire sans entrave et se montre aussi omniprésente qu’agressive. Le projet documentaire de Lucrecia Martel pourrait se résumer à la volonté de corriger cette asymétrie en prenant le parti de ceux que l’on souhaite réduire au silence. Être le porte-voix des Chuschagasta au moment où s’ouvrent les audiences impliquerait dès lors de documenter la logique d’expropriation (mais aussi un épistémicide : la négation de leur identité). Nuestra Tierra s’écarte toutefois de ce registre dénonciateur en dépeignant la relation des Chuschas à leur terre sur un versant plus intime, notamment au moyen de photographies familiales qu’accompagnent des récits en voix off des membres de la communauté.

Cet attachement transparaît aussi dans la façon dont les Chuschas sont filmés dans l’immensité du paysage, qu’ils parcourent à pied ou à cheval. Ces séquences ne sont pas pour autant déliées du procès, fil rouge du film : à maintes reprises, la caméra saisit les indigènes à distance et depuis un point de vue zénithal, tandis qu’aux images se superpose l’évocation de leurs persécutions. Ainsi, lorsqu’en voix off les juges perturbent l’audition d’un jeune athlète Chuschagasta avec des remarques intempestives et des questions puériles, le montage répond à cette logique d’intimidation par des plans distants et flottants du jeune homme en train de courir dans la province de Tucumán. Le recours à un drone pour filmer ce type de scène personnifie alors les menaces et agressions constantes d’expropriateurs blancs dans la région andine – une métaphore que soulignent le bourdonnement de l’appareil en fond sonore et son positionnement (il plane souvent derrière les Chuschas, les saisissant de dos, comme s’ils étaient des cibles). Cette approche de l’espace est d’ailleurs patente dès la première séquence du film, qui s’ouvre par un plan au-dessus de la Terre (un satellite tourne lentement autour), avant de montrer la pampa depuis le ciel, puis de descendre (encore une fois, à l’aide d’un drone) jusqu’au terrain de football de la communauté. Cette dernière s’annonce alors comme une victime parmi tant d’autres de la marche de l’Histoire et du triomphe d’un colonialisme séculaire dont Martel documente à nouveau les agissements, huit ans après l’avoir mis en scène, à la fin du XVIIIe siècle, dans Zama.

Cet horizon critique, parfois finement mené, cohabite néanmoins avec des procédés plus appuyés. Ainsi de l’association métaphorique, de plus en plus filée à mesure que le film avance, entre la menace des propriétaires terriens et l’usage du drone, à l’instar de cette scène où la caméra fait peur à un cheval qui finit par décamper. Martel saupoudre de la sorte son film d’effets arty qui, virant au systématisme, lui confèrent une certaine lourdeur symbolique. Si Nuestra Tierra se révèle donc inégal, oscillant entre pertinence du dispositif et afféteries formelles, il conserve le mérite de s’inscrire avec une grande cohérence dans une œuvre engagée contre la politique coloniale argentine.

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