© Le Pacte
Obsession

Obsession

de Curry Barker

  • Obsession

  • Etats-Unis2025
  • Réalisation : Curry Barker
  • Scénario : Curry Barker
  • Image : Taylor Clemons
  • Décors : Vivian Gray
  • Costumes : Blair James
  • Son : Y.J. Gold
  • Montage : Curry Barker
  • Musique : Rock Burwell
  • Producteur(s) : Jason Blum, James Harris, Christian Mercuri
  • Production : Blum House Productions, Capstone, The Tea Shop and Film Company, Under the Shell
  • Interprétation : Michael Johnston (Bear), Inde Navarrette (Nikki), Cooper Tomlinson (Ian), Megan Lawless (Sarah)...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 13 mai 2026
  • Durée : 1h48

Obsession

de Curry Barker

L'emprise


L'emprise

Une peur de l’emprise semble planer sur les films d’horreur américains récents. Une scène en particulier se répète : Smile 2, Évanouis, et maintenant Obsession montrent tous les trois un personnage qui, dépossédé du contrôle de son corps, se frappe violemment le visage avec un objet. Dans le film de Curry Barker, il s’agit de Nikki (Inde Navarette), une jeune femme dont on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’elle travaille dans un magasin d’instruments de musique, qu’elle rêve d’écrire et, surtout, qu’elle est la victime d’un sortilège plus ou moins involontairement lancé par Bear (Michael Johnston), un de ses collègues. Ce dernier, qui lui voue un amour de longue date sans jamais avoir osé le lui avouer, a en effet formulé le souhait « qu’elle l’aime plus que tout au monde » après avoir brisé un bâtonnet magique supposément en mesure d’accorder un vœu. L’argument fantastique, ridicule (l’objet en plastique ressemble à une simple arnaque), semble annoncer une comédie horrifique à l’humour méta. Mais cette entrée en matière, sous forme de satire horrifique de la série Dawson, cache en réalité une terrifiante plongée dans les mécanismes de l’asservissement.

Dans un premier temps, le film paraît limpide dans ses ressorts horrifiques. Après une courte lune de miel, l’amour sans limite de Nikki révèle son envers : une haine absolue envers tout ce qui pourrait l’entraver. Incapable de résister aux torrents émotionnels que lui impose son envoûtement, Nikki se mue peu à peu en une présence inquiétante, et en une entité vidée de sa substance. Les comportements de plus en plus imprévisibles de la jeune femme déséquilibrent alors les ronronnants champs-contrechamps des premières séquences. En jouant habilement de ruptures rythmiques et de ton, Barker accouche de quelques visions marquantes (grâce, notamment, au jeu remarquable de Navarette), tel ce long plan glaçant qui figure Nikki immobile dans l’appartement, tandis qu’elle attend toute la journée le retour de Bear.

Mais il ne s’agit pas de l’aspect le plus terrifiant de cette histoire, car le film travaille en sous-main une autre question, qui ne se révèle pleinement que dans la seconde partie. Alors que Bear cherche un moyen d’annuler son souhait, il comprend que Nikki n’a pas été à proprement parler « envoûtée ». Elle est plus précisément emprisonnée dans son propre esprit, son corps se trouvant à présent contrôlé par une nouvelle entité créée de toutes pièces pour aimer Bear « plus que tout au monde ». Consciente de la situation, Nikki subit cette dépossession, à l’exception de brefs moments où elle parvient à reprendre le contrôle (cf. la scène mentionnée où elle se frappe le visage). Ses mouvements saccadés et ses longues pauses s’expliquent donc autrement que par un emprunt aux codes des films de fantôme (sa silhouette à peine discernable émergeant du coin d’une chambre fait notamment penser aux spectres de Kiyoshi Kurosawa) : ils résultent d’un conflit intérieur entre Nikki et sa geôlière.

Remettre à l’endroit

Une nuit, l’esprit de la jeune femme profite du sommeil de l’entité pour reprendre le dessus et s’adresser à Bear, dans une très belle scène où son corps allongé se tient parfaitement immobile, à l’exception de sa bouche, seule à bouger, comme si elle était dotée d’une vie propre. Elle le supplie alors de la tuer plutôt que de la maintenir captive de ce couple qui n’en est pas un. Apeuré, mais sans manifester pour autant la moindre compassion, Bear lui demande en retour d’un ton déçu ce qu’il peut y avoir de si terrible à être avec lui. La réplique, sidérante, achève un processus de retournement qui remet à l’endroit le principe qui semblait guider jusqu’alors le récit. Ce n’est pas Bear qui est victime de l’obsession de Nikki, mais l’inverse.

Le jeune homme, conscient depuis le début que cette idylle n’existe que par sa seule volonté, apparaît de plus en plus nettement comme le responsable de la situation. Par exemple, quand les amis de Nikki s’inquiètent de ne plus la voir qu’en sa présence, il leur assure que tout va bien. La seule scène de sexe du film est par ailleurs éloquente : la passivité totale de Nikki n’évoque rien d’autre qu’un viol. Bear, visiblement, n’en a pourtant guère conscience : il suffirait que ses sautes d’humeur s’estompent pour que la situation lui convienne. Autrement dit, Obsession ne dépeint pas l’évolution cauchemardesque d’une histoire d’amour, mais un processus d’effacement : Nikki se retrouve victime d’une « relation » où l’autre s’accommode de sa disparition au profit d’une simple silhouette sur laquelle il projette son désir. À y repenser, la première scène du film était déjà claire : Bear y récitait sa déclaration d’amour face à une jeune fille que l’on identifiait dans un premier temps comme étant la destinataire. En réalité, il s’agissait seulement d’une personne en charge de l’écouter pour qu’il retravaille son monologue (littéralement une figurante, serveuse d’un diner dont c’est la seule apparition). En somme, dès le début, le film montrait un rapport asymétrique – un champ sans réel contrechamp.

Cet écart rejaillit dans le dernier temps du récit, lorsqu’un troisième personnage ouvre timidement une perspective de happy end (mais ne concernant que Bear, encore une fois). L’entité trahie se déchaîne alors, et il est bien trop tard pour l’arrêter quand la vraie Nikki parvient à reprendre le contrôle de son corps. Dans l’ultime plan, l’horreur de la situation s’affiche pleinement, après coup : le voilà, le regard qui manquait sur le comportement du jeune homme, porté par un contrechamp. Et il est terrible.

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