Après le très classique mais non moins réussi Dallas Buyer Club de Jean-Marc Vallée, Kill the Messenger met à son tour en lumière un des scandales étouffés des années 1980. Autre combat, autre acronyme. Du monopole pharmaceutique de la FDA (Food and Drug Administration), on passe à la CIA, empêtrée dans un trafic de drogue à grande échelle pour financer une guerre contre un pouvoir communiste du Nicaragua, au plus grand désarroi d’un quartier « afro-américain » de L.A. désormais terrain de jeu d’un crack en libre circulation. Ça paraît compliqué comme ça… et ça l’est. Il n’en fallait pas moins au film pour empocher son titre de thriller. Mais pas de panique : le journaliste Gary Webb est là pour nous guider dans ce galimatias extirpé des profondeurs de la bureaucratie.
Seul contre tous
Ce qui rendait intéressant le personnage de Ron Woodroof dans Dallas Buyers Club tenait au changement radical de sa personnalité. Une fois reconnu séropositif, il se retrouvait au contact presque forcé de ce qui constituait jusqu’ici sa phobie. De cow-boy homophobe, il devenait ainsi un des principaux défenseurs des homosexuels dans leur revendication à une médecine alternative. Il y avait dans cette lutte-là le sentiment d’appartenance à un groupe. Ce qui apparaît plus orgueilleux dans Kill the Messenger, et peut-être plus factice, c’est cette perception du héros luttant seul contre tous. Au cœur de cette « histoire vraie », c’est sûrement moins les tensions avec le pouvoir qui interrogent, ni ses coulisses, que la figure plus classique d’un fervent patriote père de famille. Car c’est encore peut-être plus la sacro-sainte liberté d’expression qui est en jeu ici que la réalité du devenir d’un quartier de L.A.
Sur la crête
À la différence de The Wire encore, auquel il est difficile de ne pas penser ici (triptyque Presse-Politique-Drogue), Kill the Messenger pèche par une histoire individuelle trop marquée. Alors que David Simon lâchait son personnage principal, devenu simple maillon d’une chaîne qui en comprenait tant d’autres, chez Cuesta c’est plutôt le cercle de la famille qui ressort ; celui que McNulty délaissait justement pour se jeter à cœur perdu dans un plus grand labyrinthe. Le politique n’est donc ici qu’un bruit de fond, composé d’images quasi-subliminales de pipes à crack, de plans du quartier noir ravagé de L. A. ou encore de quelques esquisses de politiciens, agents de la CIA ou journalistes. Tout ce que la série déployait en détail avec virtuosité.
Dans The Wire, les impasses du journal The Sun étaient par ailleurs clairement établies devant les nécessités du sensationnel. Ravages de la télé. Si la vérité ne parvenait pas à percer, ce n’est pas parce qu’elle était trop lourde de conséquence, c’était parce qu’elle n’était pas spectaculaire. D’où ce personnage de journaliste qui inventait la réalité pour pouvoir écrire à la Dickens, être dans le sentimentalisme, et gagner le prix Pulitzer. On retrouve dans Kill the Messenger un peu de cet apitoiement pour le personnage de Webb, qui devrait nous convaincre de sa sincérité. Mais Cuesta est malin, et il évite d’y sombrer totalement. Comme il sait également ne pas céder au spectacle qu’appelait pourtant le sujet de son film. Sur une crête, il parvient ainsi de justesse à proposer, en accord avec son personnage de rocker au grand cœur, un rythme qui fonctionne.