A Bread Factory, Part 1 : Ce qui nous unit
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A Bread Factory, Part 1 : Ce qui nous unit
    • A Bread Factory, Part 1 : Ce qui nous unit
    • (A Bread Factory, Part One: For the Sake of Gold)
    • États-Unis
    •  - 
    • 2018
  • Réalisation : Patrick Wang
  • Scénario : Patrick Wang
  • Image : Frank Barrera
  • Décors : Katie Lobel
  • Costumes : Michael Bevins
  • Son : Eric Thomas
  • Montage : Elwaldo Baptiste
  • Musique : Aaron Jordan, Melissa Li et Chip Taylor
  • Producteur(s) : Daryl Freimark, Matt Miller, Patrick Wang
  • Production : In the Family, Vanishing Angle
  • Interprétation : Tyne Daly (Dorothea), James Marsters (Jason), Janeane Garofalo (Jordan), Glynnis O'Connor (Jan), Jessica Pimentel (Teresa), Amy Carlson (Grace), Trevor St. John (Karl), Janet Hsieh (May), George Young (Ray), Nana Visitor (Elsa), Philip Kerr (Jean Marc), Martina Arroyo (Sandra), Amy Carlson (Grace), Jonathan Iglesias (Mariano)
  • Distributeur : ED Distribution
  • Date de sortie : 28 novembre 2018
  • Durée : 2h02

A Bread Factory, Part 1 : Ce qui nous unit

A Bread Factory, Part One: For the Sake of Gold

réalisé par Patrick Wang

Le sous-titre français du premier volet d’A Bread Factory, « Ce qui nous unit », pose d’emblée une logique d’écriture limpide : le processus de formation d’une communauté. Les premiers plans rendent compte de l’histoire militante de la Bread Factory, une ancienne usine à pain de la ville fictive de Checkford, que Dorothea et Greta ont transformée en pôle artistique multidisciplinaire. Le lieu accueille un public de tous âges et couvre un large éventail de pratiques artistiques, notamment le cinéma, la poésie et le théâtre. Mais sa pérennité est menacée par l’arrivée en ville d’un centre d’art contemporain, le F.E.E.L., susceptible de s’accaparer les subventions de la municipalité.

Le Berceau de la communauté

La Bread Factory est un lieu de vie et de brassages facilités par la succession des évènements culturels (répétition d’une pièce, éducation populaire, projections de films etc.) qui mettent directement en relation de nombreux personnages. Ainsi, lors des préparatifs d’Hécube, la tragédie d’Euripide, trois d’entre eux, dispersés dans l’espace sont reliés par des panoramiques et assurent, par leurs contributions respectives, le bon déroulement de la représentation : Greta installe tout d’abord le décor (des chaises), puis la traductrice (qui a traduit le texte du grec ancien vers l’anglais) fait remarquer qu’il manque le chœur, un vide comblé par une cantatrice discrètement juchée dans les gradins qui fait la démonstration de son talent lyrique. Un décadrage les fait alors cohabiter dans le même plan, abolissant dès lors la frontière entre la scène et le public. Patrick Wang dépeint ainsi une mosaïque d’individus qui se voient soudés par l’art, vecteur de lien social. La mise en scène organise également l’espace de sorte que le public devienne partie prenante de la représentation. Simon, un petit garçon facétieux, illustre cette porosité en assumant tour à tour les rôles de projectionniste (des films d’une réalisatrice avec laquelle il se lie d’amitié), et de spectateur (en assistant aux répétitions de la pièce d’Hécube).

Au fur et à mesure, le film révèle un réseau de plus en plus complexe de relations dont le cœur renvoie toujours à l’ancienne boulangerie industrielle. Il brouille la distinction entre l’art et la vie, où les scènes s’amorcent comme une conversation et se révèlent être la répétition d’une pièce. À la toute fin du film, Greta conseille ainsi à Max (fils de la traductrice d’Hécube), victime d’un chagrin d’amour, de venir sur scène lire un passage de la pièce d’Euripide. La peine de cœur du jeune homme semble progressivement s’apaiser à mesure que sa voix prend de l’assurance et que l’émotion investit le texte. Consciente des vertus de la scène, la propriétaire des lieux lui lance chaleureusement : « D’ici, les choses semblent différentes. » De même, elle aide un jeune auteur que le trac empêche de réciter sa poésie correctement, simplement en ajustant le micro à sa hauteur. Celui-ci se redresse, reprend confiance en lui et illustre la fonction réparatrice qu’occupe l’art au sein de la communauté, en tout cas dans ce lieu.

Querelle des anciens et des modernes

Au début du film, Dorothea et Greta protestent silencieusement, avec en mains une pancarte sur laquelle est inscrit « No gentrification without taxation », un slogan qui traduit la situation délicate dans laquelle se trouve la Bread Factory. L’arrivée des May Ray, un duo chinois dont les performances outrancières et le plus souvent ridicules sont rythmées par des applaudissements préenregistrés, rompt en effet avec ce goût de la culture classique, qui fait aussi de l’art un vecteur d’affects et de liens. D’ailleurs, jamais les deux performeurs ne sont filmés autrement que comme des clowns mécaniques : même en dehors de la scène, leur représentation se poursuit. L’art des May Ray est dès lors présenté comme stérile : il ne peut être le terreau d’une communauté. Lors de leur première performance à Checkford, les deux artistes sont déguisés en astronautes : ils seraient les émissaires d’un art nouveau, futuriste, qui contraste avec le tempérament beaucoup plus patrimonial (textes grecs et russes, rétrospective de Howard Hawks etc.) de la Bread Factory. Par ailleurs, May Ray incarne une jeunesse dynamique (un couple de trentenaires) et mondialisée quand Greta et Dorothea, plus âgées, sont attachées à l’ancrage local de « La Fabrique » et la transmission, via l’éducation populaire, d’un amour de l’art.

La lutte de l’authenticité contre la facticité est d’ailleurs le sujet de la dernière partie du film, lors de la séance municipale où est débattue la répartition du budget. Les deux organisations rivales (la Bread Factory et le nouveau centre d’art contemporain) s’affrontent sur le terrain du jeu – au sens actoral –, la performance la plus convaincante décidant des vainqueurs. C’est là l’intuition géniale du cinéaste : déplacer un conflit économique dans le champ artistique. Ainsi, l’intervention de Trooper, acteur vedette à la solde des May Ray, sonne comme une parodie de panégyrique (il oublie d’ailleurs une partie de son texte) et s’oppose à la parole touchante de vérité des parents qui louent les bienfaits des ateliers éducatifs animés par Greta et Dorothea. Un vieil ami des deux femmes, grand acteur au demeurant (il le démontre, plus tôt, en déclamant le texte d’Euripide), dénonce d’une réplique lapidaire la vacuité de Trooper et, ce faisant, l’escroquerie des artistes contemporains au nom desquels il s’exprime : « This is NOT an actor ! » Le cabotinage a finalement raison des bonimenteurs, révélant leur imposture aux yeux de toute l’assemblée.

Le premier volet d’A Bread Factory navigue ainsi avec aisance et finesse entre la satire et la comédie humaine dans ce qu’elle peut avoir de plus prosaïque. La mise en scène, très simple, toujours à hauteur de ses personnages, s’efforce de trouver des moyens de les réunir au travers d’un léger décadrage, d’un zoom ; toujours avec une propension égalisatrice. Les âmes éparpillées de la bourgade de Checkford forment ainsi cette belle mosaïque qui fait vivre en retour la Bread Factory. Rendez-vous le 2 janvier pour la deuxième partie de ce diptyque.

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