Les anges portent du blanc
Les anges portent du blanc
    • Les anges portent du blanc
    • (Jia Nian Hua)
    • Chine, France
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Vivian Qu
  • Scénario : Vivian Qu
  • Image : Benoit Dervaux
  • Décors : Peng Shaoying
  • Costumes : Wang Tao
  • Son : Zhang Yang
  • Montage : Yang Hongyu
  • Musique : Wen Zi
  • Producteur(s) : Sean Chen, Alain de la Mata
  • Production : 22 Hours Films, Mandrake Films
  • Interprétation : Wen Qi (MIa), Zhou Meijun (Wen), Peng Jing (Lily), Hao Shi Ke (Avocate), Le Geng (le père de Wen), Liu Weiwei (la mère de Wen), Wang Yeuxin (Jian), Mengnan Li (Lieutenant Wang)
  • Distributeur : Rezo Films
  • Date de sortie : 2 mai 2018
  • Durée : 1h47
  • voir la bande annonce

Les anges portent du blanc

Jia Nian Hua

réalisé par Vivian Qu

Le frisson qui survient dans l’impressionnante dernière séquence – sur l’autoroute, le frêle scooter de l’une des trois héroïnes est dépassé avec fracas par un gigantesque camion transportant une statue monumentale de Marilyn Monroe qui n’en finit pas de patronner le film – exalte : Les anges portent du blanc relève de la prouesse. Par son sujet frontalement pamphlétaire (la condition féminine exécrable dans la Chine contemporaine) et son dispositif formel (construction scénaristique à la fois chorale et enchâssée), le film est massif en apparence mais détonne par un équilibrisme haletant, tendu entre une sécheresse de ton et la sensation presque liquide d’une narration qui se déploie par vagues déferlantes. Il fallait pourtant un certain tact pour agencer un synopsis aussi rentre-dedans : deux collégiennes sont violées par un homme d’affaires dans un motel d’une petite station balnéaire, seule la jeune réceptionniste est témoin de la scène grâce à la vidéo de la caméra de surveillance tandis qu’une avocate se charge de révéler l’affaire au grand jour. La réalisatrice prend à contre-pied son récit : au lieu d’appuyer sur les aspects les plus sordides pour mieux édifier, au risque de s’y complaire, elle les sublime par une virtuosité qui en fait un objet de pure mise en scène.

Gigantisme et petites mains

Sans aucun temps mort, Les anges portent du blanc saisit par sa maîtrise du rythme et des échelles des regards : chaque séquence semble être filmée au présent tant elle colle à la respiration et à l’horizon de ses personnages. Mieux, les passages d’un point de vue à un autre – qui impliquent donc une navigation permanente entre trois compréhensions différentes du monde, selon qu’il s’agisse d’une scène vue par l’une des fillettes, par Mia, la jeune employée de l’hôtel à peine majeure ou par l’avocate, plus âgée et plus aisée – ne calent pas et nimbent le montage d’une virtuosité qui échafaude une montée en tension constante, sans jamais que celle-ci ne cède à l’outrance. Forcément, une telle puissance délicate dans un brûlot politique renvoie aux films de Jia Zhang-ke. Mais Vivian Qu reprend moins le travail sur le cadre du réalisateur de A Touch of Sin que son sens du décor monumental. Le parc d’attraction qui est en cours de construction sur la plage où trône la silhouette gigantesque de Marilyn – dans la célèbre posture de Sept ans de réflexion, la robe blanche soulevée par l’air qui s’échappe d’une bouche de métro – déréalise le paysage : les énormes structures en métal et en plastique deviennent des formes quasi expérimentales qui dominent voire engloutissent les acteurs (les deux adolescentes jouent dans un entonnoir strié de jaune et de bleu qui envahit tout le cadre). Ainsi déformées, les proportions de ces édifices surlignent la nature factice et dérisoire de la Chine contemporaine, déjà relevée par la présence surplombante du barrage des Trois Gorges dans Still Life ou, en sens inverse, la miniaturisation des monuments les plus touristiques de la planète dans le parc de The World.

Si les personnages de Jia ne faisaient que déambuler hagards dans ces décors, perclus par une détresse de la modernité presque antonionienne, ceux de Qu au contraire se débattent. En cela, Les anges portent du blanc emprunte aussi une captation vitaliste, proche d’un procédé documentaire et s’avance, d’une certaine façon, comme le corollaire fictionnel à Argent amer, le dernier film en date de Wang Bing : même immersion dans les bas-fonds urbains, même attention aux petites mains qui s’activent et grouillent derrière les paravents consensuels et touristiques, même exposition brutale d’une société rompue à la violence et perfusée à l’argent, même enjeux formels de circulations, de flux et de reflux d’images. Il est réjouissant de voir un film au projet si théorique (on sent que la variation des situations sociales des trois héroïnes tend à faire panel et cherche à nourrir un exposé « La Condition des femmes en Chine en 2018 à travers trois exemples ») se cramponner coûte que coûte aux êtres qu’il manipule, refusant ainsi tout moralisme angélique : si Mia cherche à monnayer son témoignage et les preuves du crime au plus offrant, peu importe ses intentions, c’est que c’est aussi une question de survie impossible à négliger. Pas de pensée englobante prédéfinie : Vivian Qu observe plus ses personnages qu’elle ne les dirige engluées dans une zone de gris, frontière troublante entre l’acteur et le témoin. Cela rend d’autant plus fort de sentiment de solidarité qui, sans aller de soi, naît et se renforce à mesure que le film avance, insubmersible. Penser une convergence à conquérir, en Chine d’abord, dans le reste du monde ensuite : Les anges portent du blanc semble s’apparenter à un hymne mis en image, la confrontation finale sur l’autoroute entre Mia et la statue de Marilyn que l’on vient de déboulonner le confirme.

Réagir