L’histoire, la grande, ne résiste pas, n’a jamais résisté au traitement hollywoodien. Pas même la Shoah, malgré toute la bonne volonté de Spielberg. Dès lors, comment s’étonner que les studios n’abordent la question du devoir de mémoire que par le biais d’un pur récit de genre — littéraire ou cinématographique — en l’occurrence pour déboucher sur un thriller d’anticipation sensationnaliste et assez médiocre ? Dans Ces garçons qui venaient du Brésil, si on reconnaît l’inspiration de l’air du temps — la quête des chasseurs de nazis comme Simon Wiesenthal ou le couple Klarsfeld, alors que dans les années 1970, on pouvait croiser pas mal de leurs cibles en Amérique du Sud — cet emprunt à l’actualité a dû d’abord passer par le prisme du romancier fantastique Ira Levin — l’auteur d’Un bébé pour Rosemary et des Femmes de Stepford — puis par celui de l’équipe de production qui a adapté son œuvre. À la fin, il est difficile de considérer le film de Franklin J. Schaffner (Patton, La Planète des singes) comme un écho sincère de l’histoire contemporaine : plutôt comme une exploitation de celle-ci à des fins spectaculaires.
La comédie du nazisme
Le traitement hollywoodien fait tout pour tirer les préoccupations de l’époque (le devoir de mémoire, la survivance de la doctrine hitlérienne) vers ses propres idées de dramaturgie, quitte à faire de ces questions bien réelles un gadget, un épouvantail facile qu’il ne prend pas plus au sérieux que nécessaire et dont il jugule au besoin la portée. Le personnage central et tristement historique du médecin nazi Josef Mengele devient un savant fou aux allures d’histrion dont les excès jettent même le doute sur la réalité de son idéologie : blanc de costume et de teint, cheveux gominés, théâtralité ridicule assumée par un Gregory Peck visiblement trop heureux d’endosser un de ses rares rôles de méchant (« Yoou betrraayed meee !»), et défiance même de ses camarades anciens SS qui le trouvent ingérable. La musique aux airs de fanfare signée Jerry Goldsmith ajoute à l’idée que les auteurs du film ont été tentés par une dimension parodique — ou du moins ironique — de cette peinture des résurgences d’un passé importun. D’un autre côté, la question de la pertinence du devoir de mémoire est bien mise dans les bouches de certains personnages (le chasseur de nazis cerné par les incrédules, l’Américain moyen bien tranquille qui trouve les Noirs plus gênants que les nazis dont il n’a que faire…), mais avec pour seule fonction d’embrayer la mécanique fictionnelle, que ce soit la poursuite de l’enquête policière ou une démonstration d’ironie du docteur fou. Et le soin méticuleux apporté par Laurence Olivier à son rôle d’enquêteur juif obstiné, accent yiddish en sus alors qu’il est le seul du film à parler avec accent[1]Deux ans après avoir lui-même incarné un ancien nazi aux pratiques de dentiste dans Marathon Man…, rappelle quelques tares encore bien d’aujourd’hui d’un cinéma hollywoodien se piquant d’un simulacre de réalisme, où des acteurs incarnant des non-Américains sont parfois tenus de parler anglais comme s’ils parlaient la langue de leurs personnages (ah, les pittoresques roulements de « r » simili-slaves dans K‑19 ou Les Insurgés…).
Thriller fantastique de studio avant tout, donc, avec son entité maléfique à l’inhumanité de pantin forcément intrigante à défaut d’être effrayante (son sinistre modèle, bien au chaud dans sa planque brésilienne à la sortie du film, aurait sans doute bien ri s’il l’avait vu), et surtout le produit de ses expériences démentes : ces enfants sosies bruns aux yeux bleus[2]Attention, spoiler ! Pour ceux dont ces traits physiques auraient alerté les connaissances historiques, ces chères têtes brunes sont bel et bien des clones d’Adolf Hitler lui-même… évoquant pour un temps une invasion d’uniformité glaçante, un écho en couleurs du remarquable Village des damnés de Wolf Rilla. Ces garnements sont la seule vraie source de trouble dans un récit que Schaffner et ses scénaristes mènent avec le rythme et l’efficacité technique adéquats, mais sans réel point de vue ni recul sur la matière qu’ils exploitent — quitte à accréditer assez stupidement, à partir du projet monstrueux de son méchant et jusque dans sa dernière séquence clin d’œil, cette idée trompeuse et trop rassurante : qu’il suffirait de s’appeler Adolf Hitler ou d’émaner de lui pour porter à sa charge ce qu’on appelle globalement « le Mal », à savoir toutes les atrocités dont est capable l’espèce humaine. Pas vraiment de quoi faire prendre plus au sérieux ce film de genre pas détestable, mais aux choix discutables.
Notes
| ↑1 | Deux ans après avoir lui-même incarné un ancien nazi aux pratiques de dentiste dans Marathon Man… |
|---|---|
| ↑2 | Attention, spoiler ! Pour ceux dont ces traits physiques auraient alerté les connaissances historiques, ces chères têtes brunes sont bel et bien des clones d’Adolf Hitler lui-même… |