Mais pourquoi diable Vince Gilligan s’est-il lancé dans ce téléfilm en forme de coda à Breaking Bad, six ans après la fin des aventures de Walter White (Bryan Cranston) et de Jesse Pinkman (Aaron Paul) ? Peut-être d’abord parce que la série a toujours tourné autour du temps et de son écoulement en suivant une trajectoire assez retorse : face à la perspective d’une mort funeste (un cancer), Walter White, professeur de chimie sans histoire, devient originellement narcotrafiquant pour mettre sa famille à l’abri du besoin, avant de réaliser que ce basculement dans la criminalité marque le début d’une seconde vie, autrement plus excitante. C’est en substance ce que dira d’ailleurs White à Jesse dans la seule scène d’El Camino où il apparaît : « Tu as de la chance, tu n’auras pas attendu toute ta vie pour accomplir quelque chose de spécial ». Dans cette perspective, il n’est guère surprenant de voir Gilligan revenir à sa création, d’autant qu’El Camino n’est pas la première fiction dérivée de Breaking Bad : Better Call Saul, l’excellent spin-off qui retrace les débuts de l’avocat véreux Saul Goodman, s’est en quatre saisons émancipée de son modèle pour peut-être même le dépasser. C’est que la série dérivée, plutôt que d’être écrasée par ce legs, profite de son statut de « face B » pour tracer un horizon presque expérimental, qui substitue aux échelles classiques de l’écriture télévisuelle (la trajectoire d’un personnage comme dans Breaking Bad, un arc narratif sur une saison, ou bien encore l’unité que représente un épisode) des blocs de scènes pouvant s’étirer pendant plus de vingt minutes et que la mise en scène creuse patiemment. À son meilleur, El Camino obéit à la même logique, comme par exemple dans ce long passage où Jesse s’infiltre dans l’appartement de Todd (Jesse Plemons), qui joue à la fois sur l’exploration d’un espace jusqu’à l’épuisement, mais aussi sur un suspense un peu trop nettement hitchcockien — en témoigne la façon dont est rejoué le célèbre split screen de Pas de printemps pour Marnie, lorsque d’un côté l’héroïne vide un coffre-fort, tandis que de l’autre une employée nettoie le sol du bureau et se rapproche progressivement du spectacle du crime.
Cette manière de travailler le temps à partir d’une situation est toutefois contrariée par deux autres stratégies qui font l’échec du téléfilm. La première tient, simplement, au retour de plusieurs figures emblématiques de la dernière saison : si certaines s’intègrent naturellement dans la narration (Todd mais aussi Ed, joué par feu Robert Forster), d’autres surgissent dans le montage alterné pour simplement prolonger un peu le plaisir de la série. Les séquences, aussi anecdotiques que gratuites, révèlent par ailleurs la faiblesse de la trame générale, qui fait de Jesse un prétexte pour relancer le temps de deux heures une série depuis longtemps bouclée. La seconde grande erreur d’El Camino réside quant à elle dans une forme de littéralisation des liens entre Breaking Bad et le western, en accompagnant Jesse jusqu’à la « dernière frontière ». Ce cheminement passe, c’est un peu gros, par un duel au pistolet « comme au temps du Far west ». Bref, ce prolongement raté ne vaut guère le détour, mais sera probablement lavé par la très attendue cinquième saison de Better Call Saul, que son interprète, Bob Odenkirk, annonce déjà comme la meilleure.